LES PORTRAITS
D ' A N T I N O É
AU MUSÉE GUIMET
^ E. GUIMET
LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE, PARIS
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LIBRARY OF THE
COOPER-HEWITT MUSEUM OF DESIGN
• SMITHSONIAN INSTITUTION •
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LES PORTRAITS
D' ANT I NOÉ
AU MUSÉE GUIMET
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MOSAÏQUE DE LAINE
(Début de la tapisserie)
KPOQUE HOMAINE
A>TINOÉ.
Pi.. I. — Fronlispice.
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ANNALES DU MUSEE GUIMET
BIBLIOTHÈQUE D'ART
' TOME CINQUIÈME ^
LES PORTRAITS
D' ANTI NOÉ
AU MUSÉE GUIMET
PAR
E . GUIMET
NOV 221976 V
LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE, PARIS
CKM.
401298
LES PORTRAITS D'ANTINOE
ANTINOÉ EN 1804.
I
LES FOUILLES
A l'époque romaine, le culte de la déesse Isis prit une grande importance. Il se répandit
sur l'Italie et de là dans les provinces de l'Empire.
Longtemps auparavant, la croyance égyptienne s'était établie à Athènes et en Béotie. Plu-
tarque, qui vivait à Chéronée, est celui qui nous a le mieux renseignés sur la mère d'Horus et
sur la façon dont ses contemporains comprenaient sa légende et son rôle religieux.
Isis eut ses temples- à Rome, à Bologne, à Bénévent, à Pompéi et un peu partout. Ils
étaient généralement placés près des théâtres, dans les quartiers les plus riches et les plus
animés : les fameux mystères ne craignaient pas de se faire connaître à la foule; Ovide déclare
que c'est aux fêtes isiaques que l'on voit les plus belles réunions d'élégantes et de jolies femmes.
Certes les dogmes que nous expliquent Plutarque et Apulée avaient une grandeur spiritua-
liste et une portée morale indéniable, mais le succès fut beaucoup une affaire de mode.
Le culte de Mithra, dont on parle volontiers, prit une extension beaucoup moins consi-
dérable.
Au même moment surgissaient dans la capitale, des associations juives, gnostiques, chré-
tiennes. Les gouvernants, quand ils n'étaient pas nettement isiaques comme Domitien et
Hadrien, confondaient toutes ces croyances, et si leur politique les redoutait, ils les frappaient
indistinctement. Tibère, qui se méfiait des chrétiens, déporta d'un seul coup en Sardaigne
trois mille isiaques, croyant se débarrasser des sectes juives.
2 LES PORTRAITS D'ANTINOE
Depuis longtemps je m'applique à réunir les textes et les documents qui peuvent nous
renseigner sur ce culte d'importation. La moisson devient chaque jour plus abondante et
nous montre les modifications, les transformations des idées égyptiennes et, par suite, l'altéra-
tion des images, des symboles, qui prennent une physionomie spéciale, caractéristique; si
bien qu'il nous est aisé maintenant de reconnaître ce qui appartient à la théogonie égyptienne
pure ou à la croyance nouvelle déformée, mais aussi transformée, épurée si je puis dire, par
les Grecs et les Romains.
Les monuments : statues, figurines, amulettes, stèles qu'on trouve en Egypte et qui
remontent au temps gréco-romain, portent l'empreinte de ces formules romanisées à tel point
que j'en arrive à proposer que le culte isiaque, tel qu'il se présente à cette époque à Alexandrie,
au Fayoum, à Achmim, vient plutôt de Rome que de Memphis.
Ce qu'on appelle les divinités alexandrines se rencontre d'abord à Rome ; en Egypte, les
empereurs, quand ils ont voulu honorer les dieux locaux, ont conservé les formules du pays
qu'ils colonisaient (Symboles asiatiques. Annales du Musée Guimel^ t. XXX ; — L'Isis
romaine, Acad. des Insc, année 1896).
Pour éclairer la question, j'eus la pensée que des recherches entreprises à l'emplace-
ment où s'éleva la ville d'Antinoé, fondée par Hadrien en l'honneur d'Antinous qui s'était sui-
cidé pour sauver la vie de l'empereur, nous révéleraient uniquement les croyances isiaques
telles qu'elles étaient pratiquées par les administrés romains.
Le grand ouvrage de la Commission d'Egypte nous donne une vue des ruines d'Antinoé
en 1804. L'ensemble est plein de grandeur : portiques, colonnades, arcs de triomphe. On
devine un site archéologique prêt à dévoiler l'histoire de ses populations.
Afin d'en avoir le cœur net, un beau jour je pris le train pour Rodah, village important
situé sur la rive gauche du Nil en face de l'emplacement où, sur l'autre rive, a resplendi la
ville romaine.
En traversant le fleuve, je cherchais des yeux, derrière la lisière que formaient les petites
maisons grises et les maigres palmiers de Chek-Abadeh, les vastes et grandioses constructions
romaines, mais quand j'eus dépassé le village, ma déception fut vive. Plus rien, pas un
monument, pas une pierre ; le désert : une immense plaine de sable recouvre de son lin-
ceul jaune l'antique cité.
C'est qu'en face, à Rodah, se sont établies des sucreries.
Les temples et les palais du temps d'Hadrien ont servi de carrière. Avec les statues, les
stèles et les inscriptions, on a fait de la chaux.
Pourtant, en parcourant ce terrain historique, je pus, grâce à quelques saillies, recons-
tituer le plan de la ville. Deux grands boulevards, se croisant à angle droit, la partageaient
en quatre. A l'intersection, l'on voit encore une immense vasque monolithe brisée en deux,
qui devait décorer une fontaine publique. Je retrouve l'emplacement d'un temple de Ramsès II
antérieur de i5ooans à la domination romaine et aussi des traces de monuments à colonnes
cormthiennes. Hors de la ville, le cirque est parfaitement dessiné, mais c'est tout.
En regardant avec attention, je reconnus que cette dévastation des édifices était, en
somme, superficielle, que les entrailles de cette terre devaient renfermer des vestiges de
la civilisation qui fut là et que des fouilles dirigées avec méthode pourraient nous réserver
des surprises scientifiques.
ANTINOli.
Vl. II. — Page
.^
LES FOUILLES
ISIS ROMAINE.
De retour au Caire, j'en parlai à M. Albert Gayet, l'égyptologue qui voulut bien se
charger de ces explorations, et l'hiver suivant (1896-1897) il se mettait à la besogne.
Ses recherches eurent un plein succès.
Le temple romain, que je lui avais signalé, avait des colonnes en granit rose surmontées
de chapiteaux corinthiens en calcaire doré. C'était bien un temple d'Isis, et le savant égypto-
logue trouva dans ce sanctuaire la moitié de la statue de la déesse sous sa
forme romaine, ainsi que je l'avais prévu. Malgré les mutilations on recon-
naît sur sa tête la couronne d'Hathor, le disque entre les cornes; le manteau
est retenu par le nœud symbolique en forme de Ankh (-V-). On ne pouvait
rencontrer de plus heureuse façon la preuve du transport sur les bords
du Nil des formes grecques et italiques du culte isiaque.
M. Gayet déblaya presque complètement le temple de Ramsès II. Sur
les surfaces des colonnes, les sujets reproduits par Thabile crayon de l'ex-
plorateur nous représentent le roi adorant successivement tous les dieux
de la Basse-Egypte, mais surtout les divinités locales. La légende place
à Chmounou, juste en face, de l'autre côté du Nil, la grande bataille entre
Horus et Seth, dans laquelle ce dernier fut vaincu, grâce à Thot, ministre et tacticien de
premier ordre. Aussi rencontre-t-on le plus souvent les héros du drame, Horus, sa mère
Hathor, Thot et aussi le dieu de Chmounou, territoire divinisé ou mieux le génie du territoire
[Annales du Musée Guimel, t. XXVI).
Un tableau nous montre le roi offrant le vin à Horus, accompagné de la déesse lousas
coiffée du disque orné des deux plumes osiriennes tournées à l'envers. A la suite du nom de
la déesse, M. Gayet lit le titre : Régente d'Héliopolis, Henti-nou-An. Et voilà qu'il propose
une explication du choix de ce pays pour y fonder la ville d'Antinous. C'est bien possible ; les
Egyptiens ont utilisé de tout temps les calembours pour expliquer les rôles attribués à
chaque dieu, et la figuration de la déesse Henti-nou-An pouvait appeler la
consécration à Antinous du temple où l'on voyait cette déesse.
Si l'on ne retrouve pas le temple d'Antinous, il faudra bien se con-
tenter de cette explication, car le temple d'Antinous a existé. On y a officié
suivant les rites égyptiens, et les auteurs chrétiens se plaignent amèrement
des somptueuses processians que, de leur temps encore, on célébrait en
l'honneur du jeune homme divinisé, devenu une sorte d'Osiris.
On a été un peu étonné de cette audace d'un empereur supprimant
un dieu et le remplaçant par un de ses amis.
Lorsque l'on est au courant des idées égyptiennes relativement à la
vie d'outre-tombe, on comprend plus facilement. Tout mort, pour que son
âme soit sauvée, devait d'abord devenir le Roi, car au début de l'histoire
d'Egypte, le Roi seul avait droit à l'immortalité, et comme l'a très bien
expliqué M. Bénédite [Annales du Musée Guimel^ Bibl. de vulgarisation, t. XXV), le mort
devait tricher, tromper les dieux et se faire passer pour Roi. A l'époque romaine, il deve-
nait Empereur, et Hadrien a dû être flatté de penser qu'à un moment il était assimilé au
type de la beauté parfaite.
Puis il devait se transformer en Osiris et acquérir dans ce rôle le droit à l'éternité.
DEESSE HENTI-NOU-AN.
4 LES PORTRAITS D'ANTINOÉ
Hadrien arrêta l;'i les transformations; il fixa Antinous dans le grade que les rituels et les
incantations lui avaient attribué. Le jeune homme ne remplaça pas le dieu des morts, il
se l'assimila et le continua. Ainsi fut institué à Antinoé et dans tout l'Empire le culte
nouveau.
Tout en faisant déblayer les monuments sacrés et en relevant les inscriptions,
M. Gayet opérait des sondages dans les terrains compris entre la ville antique et la mon-
tagne. Il reconnaissait ainsi l'emplacement de quatre nécropoles d'époques différentes
dont les trouvailles lui présentaient un intérêt puissant et inattendu.
Le premier quartier, en commençant par le nord, était un cimetière purement égyptien
antérieur à l'époque romaine. On y trouvait des corps embaumés, contenus dans des sar-
cophages d'apparence modeste, protégés par une chambre voûtée, en briques crues.
Le second quartier contenait des personnages romains et grecs, emmurés dans des
caveaux en pierres, soigneusement cimentés. Les corps ne sont pas momifiés. Ils sont
quelquefois trempés dans le bitume. On les trouve entourés de bandelettes avec, souvent,
un coussin richement brodé sous la tête. Plusieurs ont sur la figure le portrait en plâtre
du défunt. Une femme, le front surmonté de la haute coiffure à boucle, que portait l'impé-
ratrice Sabine, nous donne par cela même une date certaine. Les broderies de son oreiller
sont à coup sûr du ii^ siècle de notre ère.
Quelques cadavres sont vêtus du costume qu'ils portaient de leur vivant, et c'est
là qu'apparaissent ces superbes soieries sassanides, qui ont été une surprise archéo-
logique.
Le troisième cimetière nous fait descendre à l'époque byzantine. Tous les corps sont
vêtus et l'on voit, comme manteaux de dessus, ces cafetans turcs à longues manches
minces qu'on ne pouvait enfiler et qui flottaient par-dessus les épaules. Les suaires nom-
breux sont tantôt brodés de riches couleurs, tantôt frisés à la mode des serviettes de
Byzance, avec de grands médaillons bruns ou violets.
Les chaussures, dorées au petit fer, sont soignées comme de riches reliures.
Enfin, dans le quatrième groupe, les morts chrétiens sont encore vêtus, mais d'étoffes
grossières ; les corps, déposés sans soin dans le sable, sont entourés d'accessoires sans
luxe ; on sent une décadence.
M. Gayet avait donc mis la main sur un gisement archéologique de premier ordre, nous
révélant quatre civilisations successives embrassant une période de cinq à six siècles. Depuis
quatorze ans qu'il y travaille, il a amené au jour les documents les plus importants pour
l'histoire, les religions, Tart, les mœurs, et cela avec une telle abondance que tous les musées
de l'Europe et de la France en ont été approvisionnés.
1897-1898
Ces découvertes extraordinaires attirèrent l'attention de la Chambre de commerce de
Lyon. La beauté, l'originalité des étoffes, la variété des procédés de fabrication, décidèrent
cette compagnie à intervenir dans les frais des fouilles afin d'en faire profiter l'admirable
musée des tissus qu'elle a créé.
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COUSSINS PLAGES 'SOUS LES TETES DES DAMES ROMAINES
Antinoé.
Pu m. — Page !,.
LES FOUILLES 5
M. Gayet s'attaqua de nouveau aux quatre cimetières qu'il avait découverts et les désigna
ainsi :
A. — Nécropole égytienne.
B. — Nécropole romaine.
C. — Nécropole byzantine.
D. — Nécropole copte.
De plus, chaque tombe mise à jour reçut un numéro, ce qui facilita l'ordre et la méthode
pour expliquer les résultats des fouilles. -
Dans la nécropole B, une sixaine de masques en plâtre furent exhumés. Avec ceux
rapportés Tannée précédente, cela fit une véritable galerie de portraits. Des jeunes filles,
couronnées de fleurs roses, lèvent les yeux au ciel ; sont-elles isiaques ou chrétiennes? Nous
examinerons la question.
On put exposer des costumes complets qui nous révélaient d'intéressantes personnalités.
Deux amazones avec leurs selles, leurs bottes, les brides de leurs chevaux; Tune avait dans sa
tombe une belle Isis-Vénus : elle était païenne; l'autre portait, tissés sur ses manches, des saint
George combattant le démon : c'était une chrétienne.
Un scribe, dont la tête était rasée comme celle des prêtres isiaques, et qui était scribe
peut-être parce qu'il était prêtre lettré, tenait un porte-calame en cuir gaufré avec son encrier de
bronze; sur le cuir, une litanie gnostique et uu saint George. Sa robe byzantine de soie
pourpre était ornée de fines soieries, représentant des paons bleu et or faisant la roue. C'était,
certes, un grand dignitaire,- peut-être un nouveau converti.
Et encore la musicienne Thotenbet, aussi vêtue de pourpre avec un beau manteau orange,
un collier de perles et de pierres fines, une lyre, des objets de toilette, son mouchoir de poche,
une petite Vénus en terre cuite et une bague de bronze représentant Apollon. Donc : une
païenne.
Les soieries qui ornent les costumes sont intéressantes par leur beauté, leur technique,
leur décor et leur antiquité. Elles sont plus anciennes que les vêtements; elles n'ont pas été
fabriquées exprès, mais utilisées: on les a découpées en bandes, sans s'inquiéter des dessins,
pour en faire des galons et des parements.
Par suite de quelle situation économique la soie était-elle rare à cette époque? Pourquoi
n'avait-on que des soieries archaïques? A quelle époque remonte la fabrication de ces étoffes?
De quel pays venaient-elles?
Un examen attentif donne la solution de ces problèmes.
A part les dessins géométriques : créneaux, carrés, losanges, disques, les décors sont
obtenus par la représentation d'animaux stylisés, le plus souvent affrontés ou opposés
deux par deux : paons, perroquets blancs, autruches, bœufs de l'Inde avec leur bosse,
mouflons, chevaux ailés, lions sont très probablement symboliques.
Les bœufs bossus, les chevaux ailés, les lions, les mouflons sont souvent figurés sur
les intailles assyriennes, et ce fait nous indique déjà dans quelle direction nous devons porter
nos recherches. Les mouflons sont harnachés, ils portent des colliers ornés de grosses perles
et, sur le dos, deux énormes rubans à grandes franges flottent en zigzag; les chevaux ont le
même harnais, avec en plus des nœuds de rubans coupés carré aux quatre pattes et, sur la tête,
un croissant soutenant le disque à sept godrons ; sur la croupe, un autre disque. Il n'y a qu'à
LES POiriHAITS DANTINOÉ
MOUFLONS SASSANIDES.
regarder \o beau camée de la Bibliothèque nationale qui nous montre le roi Sapor faisant
prisonnier un proconsul romain: son cheval a le collier garni de perles et les grands rubans
claquant au vent. Voici donc nos soieries datées, elles étaient du premier siècle et par
conséquent plus vieilles de deux cents ans que les robes
qu'elles embellissaient.
Maintenant il s'agit de savoir d'où venaient ces étoffes.
Ont-elles été tissées en Perse, avec de la soie de Chine, ou
fabriquées par des ouvriers chinois sur des modèles persans?
Si nous trouvons, à des époques postérieures, dans
l'Empire des Célestes ou au Japon, trace de ces animaux
symboliques, la réponse sera toute trouvée. Ce sont les che-
vaux ailés qui vont nous guider.
Outre les harnachements, la forme des ailes est carac-
téristique : elles sont coupées en deux par une barre ornée
d'un gros perlé, le bas de l'aile est quadrillé comme une
écaille de tortue et la pointe supérieure se retourne en volute.
J'ai déjà publié une étoffe bouddhique trouvée dans le trésor du temple de Nara au Japon
{Annales du Musée Guimeî^ t. XXX). On y voit des cavaliers combattant des lions à droite et
à gauche de l'arbre de vie ; les chevaux ont des ailes sassanides, le disque sur la croupe et les
rubans aux pattes.
M. le D' Goubert possédait un bronze coulé sur or à cire perdue et qui représente un cheval
ailé sassanide avec ses ailes incurvées et barrées, son collier perlé, ses longs rubans qui sont
placés sur la queue et forment, avec elle, une sorte de fleur stylisée. Ce beau bronze semble
être du temps des Thang (vii^ siècle) (M. G.) (i).
Ce déplacement du ruban se rencontre aussi sur une étoffe du Musée de Lyon, qui doit
remonter à la même époque. C'est donc en Chine que ces soieries ont été fabriquées, puisque les
tisserands chinois en ont conservé les modèles et s'en sont servis pendant plusieurs siècles,
jusqu'au xiv^, si l'on en croit de riches étoffes procédant du même répertoire et qu'on trouve
dans les cathédrales.
Je dois signaler à ce propos les bénitiers de la cathédrale de Trêves qui sont supportés par
des anges aux ailes barrées et recourbées.
Les soieries d'Antinoé donnent donc une idée des luxueuses étoffes que les César et
les Sardanapale faisaient venir par les caravanes; nos fragments de galons nous procurent
la vision des robes de cour aux couleurs vives, aux lignes figées par la stylisation, à la richesse
sévère, à la raideur somptueuse, qui caractérisaient l'art de la Babylonie (PI. V, VI, Vil,
VllletXl).
1898-1899
On se souvient du magnifique Palais du Costume qui fut un des beaux succès de l'Expo-
sition de 1900. Les organisateurs de cette attraction demandèrent à M. Gayet de leur
réserver les résultats d'une campagne de fouilles, et le savant explorateur entreprit en quel-
(1) Les héritiers du docteur ont eu l'amabilité d'offrir ce bronze au Musée.
CARICATURES D'AMAZONES
(Robe lissée)
Antinoé.
Pl. IV. — Page (!.
LES FOUILLES 7
ques mois des recherches non seulement à Antinoé, mais à Deir-el-Dyk, Achmim, Damiette
et Assiout.
A Damiette, ainsi qu'il l'avait espéré, il trouva dans les tombes, des croisés enterrés
tout habillés. 11 put donc montrer à Paris des vêtements qui avaient été portés depuis
le iii^ siècle jusqu'au xu^, couvrant ainsi par ces documents une durée de dix siècles.
Au point de vue de l'ornementation, M. Gayet, dans son catalogue, divisa cetespace de temps
en quatre périodes : « la première, de la fondation d'Antinoépar l'empereur Hadrien, l'an i4o de
notre ère, à l'avènement de Constantin, éJao ; la seconde, du règne de Constantin à l'introduction
de l'Islam en Egypte, 620; la troisième, de l'établissement des musulmans dans les provinces de
l'Empire d'Orient au départ de la première Croisade, 1096; la quatrième eniin, du commen-
cement des Croisades à la chute de l'Empire latin d'Orient, 1260 ». Il ajoute que les cinq
nécropoles fouillées correspondent à ces divisions : « celle d'Antinoé pour la première, celle de
Deir-el-Dyk pour la seconde, celle d'Achmim pour la troisième, et pour la quatrième enfin, celles
de Damiette et d'Assiout ».
Mais, en fait, les choses ne s'arrangent pas aussi simplement que cela et le classement
chronologique ne se superpose pas très exactement sur le classement géographique.
Les ornements des étoffes nous indiquent trois modes successives, mais qui se sont
mutuellement déplacées avec lenteur, si bien qu'elles sont le plus souvent simultanées.
Les illustrations du catalogue de M. Gayet marquent bien les différents styles de ces
étapes, que l'on pourrait appeler païennes, byzantines et coptes. D'abord les représen-
tations de personnages nus et dansants, copies de plus en plus maladroites de sujets
mythologiques d'après des peintures grecques (PL XII). Puis l'apparition des fleurs à
quatre pétales, des croix, des swasticas, des corbeilles de fruits, de pains et des vases à
vin; mais les personnages mythologiques persistent, et, sans les attributs chrétiens, on se
croirait encore en présence du répertoire du paganisme. Enfin, le décor géométrique
tracé suivant les combinaisons que donnent le compas et la règle, faisant pressentir
l'ornementation arabe, à tel point que M. Gayet a pensé que ces dessins étaient posté-
rieurs à l'introduction de l'Islam.
C'est surtout sur les grands châles qui servaient de suaires que ces ornements appa-
raissent ; le travail en est très fin et les couleurs uniformes : brun ou violet sur tissu
écru et souvent frisé.
Si l'on remarque que, même à l'époque romaine, ces beaux linceuls entourent des corps
païens, il faut supposer qu'ils étaient fabriqués en dehors de l'Egypte ou que des ouvriers
sémites étaient venus les tisser sur les bords du Nil,
M. Gayet, dans les fouilles qu'il opéra à Achmim, rencontra un cimetière copte et ne
trouva guère que des vêtements à décor géométrique (troisième période), mais les nécro-
poles de cette ville ont les premières alimenté les musées de masques romains et de cos-
tumes byzantins.
De même pour Antinoé et Deir-el-Dyk, qui est un de ses faubourgs, on y trouve
mélangées les trois périodes, à part certains gisements où une époque est particulièrement
et uniquement représentée.
Quant à la quatrième période, les fouilles de Damiette la précisent dans le temps,
mais, à la surjjrise de l'explorateur, on y a encore rencontré les mêmes ornements de la
8 LES PORTRAITS D'ANTINOE
première et de la seconde série, au milieu desquels resplendissait la croix barrant la poi-
trine des défunts.
Donc, pendant dix siècles, la mode n'a presque pas varié. A part les cafetans à
soieries asiatiques de l'époque byzantine, toujours la même chemise à manches, ornée des
mêmes médaillons, et des mêmes entre-deux placés de la même façon.
Dans le cimetière de Damiette, les soldats chrétiens et les guerriers musulmans sont
ensevelis côte à côte, ils sont vêtus d'habits qui se ressemblent : mêmes chemises, mêmes
robes copiées sur les modèles justiniens, avec empiècement à rayures, créneaux, médaillons,
architecture abritant des ligures symboliques, images de saints guerriers ou d'archanges;
même bonnet de toile ou de soie, uni ou brodé d'or à quatre segments sphériques,
montés sur un bandeau circulaire rappelant le casque d'alors; même pardessus sans
manches, d'une étoffe épaisse serrée à la taille par une ceinture de soie et, pour les
croisés, par un ceinturon de cuir, avec agrafe de métal et cordelettes pour soutenir
l'épée.
Ces héros ont été mis en terre sans leur cotte de maille, sans leur armure, dont la
rareté, la valeur méritaient qu'on les utilisât.
Les différences qui caractérisent ces ennemis rassemblés par la mort, c'est que les
musulmans ont un bracelet de cuir muni d'un petit étui portant sur parchemin un verset
du Coran ; et que les croisés, outre le symbole du Christ richement brodé sur la poitrine,
ont à côté d'eux le grand bâton des pèlerins, garni de peaux et de clous brillants, et,
dans la main, le chapelet de coquillage à la croix de nacre.
Ce n'était pas sans émotion que, dans les vitrines du Palais du costume, on contem-
plait ces vêtements qu'avaient endossés des héros.
Et quels héros !... Soulevés par une pensée de généreux dévouement, poussés par une
foi ardente, ils avaient traversé les mers et trouvé la mort aux lieux mêmes où les pre-
miers chrétiens de l'Egypte avaient subi le martyre.
Dans la crypte d'une chapelle renversée depuis longtemps, M. Gayet découvrit une
nappe d'autel et les rideaux d'un ciborium en tapisseries genre Gobelins qui avaient con-
servé les plus vives couleurs.
Nous connaissons ces brillantes étoffes pour les avoir trouvées à Antinoé à l'époque
païenne. La chapelle a donc pu être détruite pendant la persécution de Galère sous Dio-
ctétien. La siccité du sol a préservé ces tissus cachés dans l'hypogée, mieux que s'ils
étaient restés en contact avec des cadavres.
Je n'ai pas encore parlé de la nécropole d'Assiout. C'est que ce gisement ne peut
être ni antérieur au cimetière de Damiette, ni contemporain des croisés.
Dans son catalogue, M. Gayet en décrit les costumes : « La soierie se substitue
presque entièrement au lin et à la laine. Il y a des robes de sérail en mousseline trans-
parente. » Le vêtement est rigoureusement rectangulaire, beaucoup plus large que haut.
L'ampleur est d'environ 8 mètres. Une fente est ménagée au sommet pour passer la tête
Point de coutures sur les côtés, cette robe reste flottante et ouverte; quelques points,
fixent seuls sur le bas les deux panneaux.
Toute cette ampleur se ramène en plis superposés sur les épaules de manière à dégager
les bras qui sont nus « Une ceinture retient le tout. » L'ornementation est fort riche,
ANTlNOii.
Pl. V. — PagkS.
ANTI.NOli.
Pi.. VI. — l'.\GE
LES FOUILLES
9
elle se compose de bandes d'inscriptions, en beaux caractères polychromes, pris dans un
réseau d'arabesques fleuries, de nuances assorties, rappelant les têtes de pages des Korans.
« Les coiffures sont variées, retombant le plus souvent sur le dos jusqu'à la taille. Il y a
le bonnet rectangulaire plus long que large. » « La couture du plus long côté ne règne
pas sur toute la longueur, en sorte que les pans retombent flottants, de même dans la
coiffure encore en usage aujourd'hui au Maroc ou en Tunisie. »
Quanta la robe de ville, « ce n'est plus le vêtement fait de deux lais d'étoffe cousus
ensemble, tombant rectangulairement de la tête aux pieds. La coupe est évasée, la jupe
prend l'ampleur qui, par le même procédé, a été donnée à la chemise; les manches
acquièrent une largeur considérable, elles s'adaptent de l'épaule à la hanche : une cein-
ture serre toujours cette robe à la taille ». Outre la robe en soie, « quelquefois on passe
une petite veste toute droite, de soie rayée à larges manches ».
Sur ce vêtement on drape un châle, ample pièce d'étoffe de laine blanche rayée de
bleu sur le bord, longue d'environ 8 mètres. « L'ampleur, comme aujourd'hui, est telle que
sous les plis disparaissent les formes. »
« Les soieries employées à la confection des robes sont quelquefois unies et de
nuances variées : rouge carminé, vert-émeraude ou jaune d'or. Le plus souvent pourtant,
elles sont à rayures de tons tranchants dans
lesquelles les motifs géométriques s'assemblent.
« La gamme de ces tons est fort douce et
s'harmonise en demi-teintes soutenues de quel-
ques rehauts.
« Les costumes des enfants sont identiques
à ceux de leurs parents ; ce ne sont pas des
enfants, mais de petits hommes et de petites
femmes; mode qui, du reste, persiste encore
à présent », etc.
Toute personne ayant un peu parcouru l'O-
rient reconnaîtra que nous sommes en présence
d'un cimetière turc. Si Ton ajoute que parmi
ces étoffes on a trouvé des-morceaux de velours
de Gênes que M. Gayet date du xvii^ siècle,
on admettra que les découvertes d'Assiout,
très intéressantes d'ailleurs, ne nous aident pas à étudier les trouvailles d'Antinoé.
C'est durant cette fructueuse campagne de fouilles que M. Gayet trouva à Antinoé
une peinture à la cire sur panneau de bois signée : Pachôme et représentant deux portraits
d'homme, deux frères sans doute.
Cette œuvre rcmar^piable a été retenue par le Musée du Caire. Les costumes à
l'antique, le manteau d'un personnage retenu sur l'épaule par une fibule, Ilorus et
Anubis figurés sur le fond nous désignent des Isiaques de l'époque romaine.
Mais le nom du peintre, le svvastica brodé sur le bras indiquent des chrétiens. Nous
aurons souvent ces incertitudes de détermination.
PElNTUnE A LA CIRE. LES DEUX FRERES.
10 LKS PURTHAITS DANTINOE
1899-1900
Ce fut encore la direction du Palais du Costume qui, cet hiver-là, fit les frais des
fouilles d'Antinoé. Les résultats, exposés deux ans plus tard au Musée Guimct, en furent
très importants, car ils aidaient à préciser des époques et donnaient des dates.
Ce fut d'abord la momie d'une dame romaine dont le portrait était peint en pied sur
la toile stuquée qui l'enveloppait. La coiffure, les bijoux représentés, le style de la pein-
ture, les scènes figurées sur les côtés, tout cela rappelle l'époque d'Hadrien. Les gestes
de la morte, qui ramène les bras sur la poitrine, peuvent être isiaques ou chrétiens. La
robe, qu'elle est censée porter, est ornée des médaillons monochromes à dessins géomé-
triques, qui sont les précurseurs de l'art arabe et sont devenus la caractéristique de l'art
copte. On peut donc se demander si elle était païenne, isiaque ou chrétienne. Comme c'est
là un de's types les plus intéressants pour nos études, nous y reviendrons à la (in de
ce travail.
Dans la vitrine où se trouvait ce corps de femme, on avait mis des étoffes chrétiennes
trouvées dans les mêmes régions. C'était le dauphin alternant avec la corbeille, l'arbre de vie
(emprunté à la Syrie) flanqué de la croix, la rose cruciforme, etc..
Puis la sépulture d'une femme dont le nom était Eu(pe;i.a.v. Elle était entourée de robes, de
manteaux, de suaires, de riches coussins, et c'est probablement elle-même qui avait fabriqué
et brodé cette collection d'étoffes, car elle possédait tout un mobilier de bobines, de peignes
à serrer les tissus, de tambours à dentelles, de quenouilles, d'aiguilles en bois ou en ivoire.
La morte portait un collier de pierres précieuses ; ce n'était donc pas une ouvrière, mais une
grande dame artiste et aussi un peu philosophe, car elle était de la secte gnostique ainsi que
le montre une amulette en ivoire placée sur sa poitrine et la devise écrite en or sur ses
babouches : « Sois en paix », dont les upsilons sont barrés comme un ankh -¥- dont on aurait
enlevé le haut de la boucle et cela donne une croix. Ces détails nous portent vers l'an i5o ou
200 de notre ère.
Le corps avait été mis sous scellés. Les empreintes donnent une figure de femme tenant
un vase et au revers les caractères : AN-TL Sans doute le sceau officiel de la ville
d'Antinoé.
Je dois signaler aussi tout un jeu de plaquettes carrées en bois percées d'un trou à
chaque angle. M. Capart, le conservateur du Musée de Bruxelles, a fait remarquer que
les Antélins se servent encore de plaquettes semblables pour exécuter certains tissus.
Enfin M. Gayet avait rapporté le mobilier d'Aurélius Colluthus et de sa femme Tisoia.
C'était un document de premier ordre, d'abord par l'abondance des riches étoffes qu'on y
a rencontrées et surtout parce qu'on y a recueilli quatre papyrus écrits en grec et dont
trois sont datés.
L'un est un contrat de vente. Aurélius donne à sa femme Tisoïa une villa moyennant
9 écus d'or payés comptant; la moitié du puits et la moitié de la cour, qui sont indivis avec
sa sœur Taurounia. L'acte est rédigé dans le jargon encombrant qui sert encore aux notaires
de nos jours : « et ceci, je le confirme, moi le vendeur et les miens, à toi l'acheteur et
aux tiens, par toutes garanties quoi qu'il survienne ou soit survenu, quelque réclamation
SOI 1", ]{! l'.S SASSAM DES
A.NTIMIÉ.
I>i.. VII. - l'AOi; Kl.
Antixoé.
l'i . Vril. — Pagk 11.
LES FOUILLES 11
qu'il se produise ou se soit produite, etc.. » Date : « l'année après le conéulat de Flavius
Vincomulius et Opikion, les très illustres, le 6 pbaménoth de la septième indiction à
Antinoopolis la très illustre » (2 mars 454)-
Un certificat de docteur donne la date du i3 février 455, et un fragment de trois lignes,
celle du 29 juin 456.
Le morceau important est le testament du défunt. La date était sans doute écrite au
début qui manque : <.<... et fatigué de lutter de mon corps, craignant de quitter la vie subite-
ment et à l'improviste, sain de raison et d'esprit, tenant compte de tout avec exactitude, valide
d'entendement, je fais ce testament sous les yeux de sept témoins que j'ai convoqués selon
la loi et qui signeront plus bas à ma suite... » « ... Je veux pour béritier ma cbère épouse
Tisoïa pour tous les biens que je laisserai, tant meubles qu'immeubles, de tout genre, de
toute espèce, de toute valeur... Je veux que mon corps soit enseveli dans un suaire et qu'on
célèbre les saintes offrandes et les repas funèbres pour le repos de mon âme devant Dieu
tout-puissant... »
C'est un chrétien, mais il parle encore d'offrandes (usage qui a persisté encore dans nos
campagnes) et de repas funèbre. Il est question de son co-propriétaire, le très pieux prêtre
Chérémon, et un certain Phébammon, fils d'Isidore, sous-diacre, signe comme témoin. Famille
cléricale, dirait-on maintenant. Les étoffes aussi sont chrétiennes ; deux grands manteaux en
tissus frisés avec, à chaque angle, de grands swasticas ; de grands suaires multicolores mon-
trant des croix rouges ou vertes et des roses à quatre pétales. Sur les chemises et les robes,
aucune figure, mais des ornements monochromes et géométriques. Enfin, les portraits des
défunts; ils ne sont ni peints sur toile, ni modelés dans le plâtre ; c'est un panneau de tapis-
serie qui nous présente les effigies de Colluthus et de Tisoïa. Hélas! quel art de décadence !
ce n'est plus que le procédé technique qui nous rappelle les beaux Gobelins de l'époque romaine.
La femme tient un bouquet; le mari porte en mains un papyrus; persistance de l'idée du
rituel funéraire qui ouvre les portes de l'au-delà ; de même que les portraits mis dans la tombe
rappellent les supports du double.
On voit que, moins les soieries, tous les genres de tissus sont fournis par cette trouvaille
datée du v^ siècle.
Au fond d'un puits de 1 5 mètres M. Gayet avait trouvé un autre couple beaucoup plus
ancien, remontant à la xii® dynastie. Dans une niche creusée dans le roc on avait
placé toute une peuplade de petites poupées en bois, destinées à représenter pour l'autre
monde les serviteurs des défunts dans toutes leurs fonctions journalières : agriculteurs, cuisi-
niers, meuniers, rameurs dans les barques. En Egypte, les siècles se touchent et l'on ne peut
donner un coup de pioche sans trouver en voisinage des objets que trois à quatre mille
ans avaient séparés.
1900-1901
Le ministère de l'Instruction publique ne pouvait rester indifférent à la vue des étonnantes
découvertes de M. Gayet, aussi les frais de cette campagne furent supportés par le gouver-
nement ; le savant archéologue partit en Egypte avec le titre officiel de chargé de mission.
Il revint avec une profusion d'étoffes de tous les types.
1? LES PORTRAITS D'ANTINOE
Après les explications que j'ai données, il me semble inulilc d'en parler de nouveau.
Il exposa une collection d'ivoires dont une lunette curieuse, des verreries, des roseaux à
inscriptions chrétiennes et des planchettes ayant servi de cahier aux écoliers d'Antinoé, pour
l'étude de la grammaire, de la géographie et des sciences. Déjà, l'année précédente, il nous
avait montré une institutrice, munie des mêmes planchettes qui, sans doute, avaient servi de
modèles.
Toutes ces étoffes et ces objets variés furent plus lard distribués entre les Musées du
Louvre, de Cluny, des Gobelins, de Sèvres, des Arts décoratifs, des Arts et Métiers et un grand
nombre de Musées de province.
11 apporta aussi un sarcophage quadrangulaire de la xu^ dynastie. L'inscription présente
une prière en l'honneur des âmes de la royale favorite Paout-m-hat.
Il y avait aussi de beaux portraits en plâtre et la superbe peinture sur toile de la Dame à
la croix d'or, jeune chrétienne qui lève la main droite, la paume en avant, faisant ainsi un
geste d'adoration ou de bénédiction, et tient de la gauche le monogramme du Christ, le X et le
P disposés de façon à figurer une croix -+- et à rappeler en même temps l'ancien hiéroglyphe
ankh ^l, symbole d'éternité.
Enfin, M. Gayet nous montra la sépulture de Thaïas et celle de l'anachorète Sérapion.
Grande émotion : Sérapion est célèbre ; c'était un contemporain de saint Antoine. Thaïas
pouvait être Thaïs ; on déclara même qu'elle l'était.
Seulement la légende nous dit que Thaïs était d'Alexandrie, qu'après avoir par sa beauté
mis le désordre parmi la jeunesse de cette ville, elle fut convertie par un moine et s'enferma
pendant trois ans dans un étroit réduit scellé de plomb; elle n'en sortit que pour mourir,
quelques jours après sa libération.
Or, Thaïas était vêtue, comme une princesse, de riches étoffes, sa robe était bordée de
soieries sassanides que nous n'avions pas retrouvées depuis la découverte de dignitaires
byzantins ; ses souliers étaient dorés avec une croix d'or sur le bout, sur sa tête on avait
posé un voile de gaze rose d'un coloris extraordinaire, au cou un collier d'améthystes et de
saphirs avec pendentifs de nacre, de rubis, d'émeraudes et de topazes brûlées.
C'était une chrétienne à coup sûr, il y avait dans son tombeau la corbeille à pain,
les gobelets de cristal pour boire le vin de la communion, même une grande jarre avait
contenu du vin de Miké, cru célèbre sans doute. Il y avait une croix ansée et une croix
grecque; elle tenait dans sa main des immortelles et une rose de Jéricho, symbole de
résurrection ; autour d'elle, on avait placé des palmes tressées comme celles qu'on prépare
à Rome le jour des Rameaux (PI. IX et X).
L'objet le plus curieux était un compte-prières en forme d'escalier; des incrustations
marquaient des petits trous, rangés par dizaine ou par douzaine, et, à la partie supérieure,
figurant la troisième marche, dans un petit tiroir était une croix de bronze.
Les deux personnages ont été trouvés dans des tombeaux centres, soigneusement
maçonnés et construits en pierre de taille ; autour de ces tombeaux, gironnaient des masses
de sépultures plus modestes. Thaïas et Sérapion avaient donc été des chrétiens notoires.
Afin d'expliquer le luxe de la prétendue Thaïs, on rappelle qu'à cette époque on
voulait que les morts comparussent devant le Seigneur en belle tenue, en « costume
glorieux ».
LES FOUILLES 13
La pauvre Thaïs, en sortant de son réduit, devait avoir des vêtements" en assez piteux
état ; rien d'étonnant à ce que les élégantes d'Antinoé se soient entendues pour vêtir avec
luxe la sainte morte.
Quant à la ville d'Alexandrie, son nom ne figure pas sur les manuscrits les plus
anciens. Donc Thaïs... c'est possible...
Pour en avoir le cœur net, je priai M. l'abbé F. Nau, qui lit le grec, le latin, l'hébreu,
le copte et le syriaque, de bien vouloir s'occuper de la question.
Il consulta les manuscrits de Rome, de Berlin, de Jérusalem, d'Oxford, de Londres
et de Paris, puis il publia les plus anciens sur huit colonnes (i), afin que le lecteur puisse
constater toutes les variantes et les similitudes.
Ce travail nous procura une surprise assez curieuse, c'est que ce n'est pas le moine
Paphnuce qui convertit Thaïs. Tous les textes grecs, qui sont les plus anciens, ne parlent
que de Sérapion. Quand on voulut traduire la légende en syriaque, à Sérapion on subs-
titua Bézarion, et quand on fit la traduction latine, Sérapion devint Paphnuce. Pourquoi?
On ne le saura sans doute jamais.
A ce propos, M. l'Abbé F. Nau fait observer que dans l'opéra de Massenet, le
Paphnuce de M. Anatole France est appelé Athanaël, qui est plus vocal. Et il ajoute :
« Nous pouvons donc supposer qu'après bien des siècles, dans un lointain pays, un érudit
démontrera aux musicolâtres ses contemporains (qui connaîtront seulement des traductions
ou des adaptations de la comédie lyrique) que le sujet en est tiré d'un roman écrit en
France au xix^ siècle, où l'homme qui convertit Thaïs est appelé Paphnuce et non Athanaël.
« 11 nous est permis de croire qu'il se donnera autant de peine pour expliquer cette
substitution que nous nous en donnons nous-même pour expliquer celle de Paphnuce et
Bézarion à Sérapion. »
Revenons à Thaïs. Un manuscrit grec du iv^ siècle nous dit :
« Le père Sérapion traversait un jour un certain bourg de l'Egypte et il vit une
courtisane dans sa demeure. Et le vieillard prenant la parole lui dit : « Attends-moi le
« soir, car je veux aller à toi. » Il revient et passe son temps à dire des prières. La jeune
femme se met à genoux, prie aussi et, se prosternant, s'écrie : « Fais charité, père, et
« conduis-moi où je puisse plaire à Dieu. » Il la mène à un monastère de vierges, et c'est
la repentie qui demande à ne manger qu'un pain tous les quatre jours et qui demande
aussi qu'on la mette dans une cellule scellée, où on lui passe par la fenêtre un peu de
pain et l'ouvrage manuel. Elle y resta toute sa vie. »
On voit dans ce récit que c'est par hasard que le moine rencontra la femme, et l'on
ne nomme ni la femme, ni la ville.
Un autre manuscrit grec nous conte l'histoire de Païsie ou Taïsie ; les deux mots
signifient Don d'Isis (Isidore), l'un avec l'article égyptien pa, l'autre avec l'article la.
On racontait que les parents d'une jeune fille nommée Païsie moururent et elle
resta orpheline. Elle songea à faire de sa maison une hôtellerie pour les pères de Séété
et passa ainsi un certain temps à héberger et soigner les pères.
Après quelque temps, quand ses biens furent dissipés, elle commença à manquer.
(1) Annales du Musée Guimel, t. XXX (2^ partie), Histoire de Thaïs.
14
LES PORTRAITS D'ANTINOE
Des hommes pervers s'étaient attachés à elle, ils la détournèreni de son but et enfin elle
en arriva à se mal conduire.
Les Pères l'apprirent et déléguèrent l'anachorète Jean le Nain, pour la ramener dans
la bonne voie. Quand il se présenta, les gens de la maison le reçurent mal : « Vous
autres, depuis le commencement, vous avez mangé ce qui lui appartenait et maintenant elle
est pauvre. »
Païsie est informée de l'incident et tout de suite elle pense à son intérêt : « Ces
moines, dit-elle, voyagent toujours du côté de la mer Rouge et trouvent des perles de grand
prix. » Elle se pare et dit : « Appelle-le. »
Le moine lui fait la morale, elle pleure et le suit. La nuit les surprend dans le désert,
le moine la fait coucher sur le sable et, au milieu de la nuit, il se réveille et voit une traînée
lumineuse qui s'étend du ciel jusqu'à elle et il aperçoit les anges du ciel emportant son
âme. Il tombe à genoux en priant Dieu et il entend une voix qui dit : « Sa pénitence d'une
heure l'emporte sur les pénitences de beaucoup qui les prolongent mais n'arrivent pas à
montrer autant de ferveur que celle-ci. »
On prévoit que les deux anecdotes vont se souder pour former la légende définitive.
Sérapion demeure le protagoniste de l'aventure; Jean le Nain disparaît et, à la fin du récit,
sur l'intervention de saint Antoine devenu le deiis ex machina, c'est le moine Paul qui
le remplace pour avoir la vision lumineuse et céleste de Thaïs montant au ciel.
Mais pour gagner le paradis, il lui a fallu subir trois ans de cellule, tandis que Païsie
s'en tire avec quelques heures de repentir.
A mesure que le roman se façonne, la littérature intervient, les phrases se développent
et s'allongent et comme toujours, dans les œuvres d'imagination, abondent les détails
précis.
« Et la renommée de sa beauté se répandit et beaucoup vinrent de loin pour la voir
et ils étaient captivés par sa beauté, aussi bien les étrangers que ses concitoyens. Et
comme la biche, dit l'Ecriture, frappée d'une flèche dans le foie, ainsi ils étaient frappés
des traits de la concupiscence. Quand ils voyaient l'éclat de son visage
et l'harmonie de tout son corps, ils étaient saisis d'un irrésistible amour
et la folie causée par sa séduction brûlait en eux comme une flamme.
Les hommes ainsi embrasés méprisaient leurs biens et leui's affaires pour
assouvir leur impudique ardeur. Beaucoup, à cause d'elle, vendirent les
biens de leurs parents, d'autres n'épargnèrent même pas leurs habits,
et d'autres enfin apprirent à voler pour satisfaire leur passion honteuse;
ainsi, devenue un abîme de mort, elle précipitait chaque jour dans le
barathre son âme et celles de tous ceux qui l'approchaient. »
Pour sauver ces pécheurs, Sérapion se dévoue ; il va à la grande
ville, donne une pièce d'argent à la belle jeune fille et lui demande d'aller
dans une chambre où personne ne piiisse les voir : à quoi la courtisane
répond que Dieu les verra partout. Le saint homme s'empare de ce mot et fait comprendre à
Thaïs qu'elle a la foi et qu'elle peut sauver son âme par des pénitences. On sait le reste.
Maintenant que nous avons feuilleté les récits primordiaux, si nous nous demandons
quels rapports peuvent exister entre notre Thaïas et Taïsie ou plutôt Païsie, nous sommes.
CHRISME DE THAÏAS.
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Antinoé.
Pl. X. — Page lû.
LES FOUILLES
15
COLLIER
DE SÉRAPIOX.
je crois, aussi embarrassés qu'au début, et tout ce que nous pouvons, trouver afin de
satisfaire ceux qui viennent tous les jours au Musée pour « voir Thaïs », c'est de leur dire
qu'il n'est pas impossible que Thaïas soit Thaïs.
Quant à Sérapion, voici :
La momie rapportée par M. Gayet était revêtue dune robe de bure noire avec un
capuchon rembourré d'un énorme coussin. Etait-ce pour avoir trop chaud, devoir de péni-
tence, ou pour se préserver des rayons du soleil d'Egypte, précaution hygiénique?
Sa taille était cerclée de deux grosses ceintures de fer de dix centimètres de large, placées
à même la peau; chacun de ses bras, chacune de ses jambes portaient deux lourds anneaux
de fer forgé sur le vif, huit en tout. Il avait au cou un collier de fer
massif qu'il ne put mettre qu'en passant sa tête au travers, une forte croix
de fer pendait au collier, mais cette grossière parure ne devait pas être un
instrument de supplice. Dans les mosaïques de Saint-Vital à Ravenne, on
voit les courtisans de l'empereur Justinien porter des colliers massifs tout à
fait semblables, seulement ils sont en or : la croix de Sérapion devait être
un insigne de dignité, d'autant que la croix et l'anneau rigide forment le
chrisme (-+•)•
Une étole de cuir gaufré devait également indiquer un grade ecclésias-
tique. Enfin, la moitié d'un bâton pastoral garni de cuir et de clous marquait
aussi une suprématie; l'autre moitié du bâton avait servi à faire des reli-
ques. Sur un tesson de poterie, papier habituel des Egyptiens, était écrit Socca-icov Ivopvwj-xXo'j,
Sérapion fils de Kornostalos.
Or un texte syriaque nous donne des détails intéressants sous ce titre : « Histoire
des belles actions de l'ermite Sérapion qui fut moine. »
Il y est écrit : « ...A cette parole il rendit l'âme et aussitôt les frères descellèrent la porte de
sa cellule, entrèrent et l'emportèrent. Quand on le dépouilla de sa robe pour l'oindre d'huile, on
trouva que son corps était ceint d'une ceinture de fer qui avait causé sur sa chair de nombreuses
blessures. Alors ils louèrent et bénirent Dieu de la constance du bienheureux et ils l'enterrèrent
avec grand honneur, comme il convenait. »
A la nouvelle de sa mort, les gens de Rome et d'Athènes (les colons venus d'Europe)
sortent de la ville avec une multitude de peuple et se rendent au désert; les monastères
de femmes aussi se mettent en marche pour voir le sépulcre du saint. On essaye même de
s'emparer de ses restes mortels pour les ramener dans la ville. « Ils se donnèrent beaucoup de
peine autour du cercueil de pierre dans lequel le juste était placé, mais il n'y eut pas moyen
de l'ouvrir. »
Nous avons vu que le tombeau découvert par notre archéologue avait été solidement
construit.
Tous ces renseignements fournis par les textes nous confirment nettement dans l'assurance
que c'est le vrai Sérapion dont nous avons la dépouille, et quels que soient les doutes qui
subsistent au sujet de Païsie, Thaïs ou Thaïas, il faut reconnaître que les trouvailles de cet
hiver étaient vraiment sensationnelles.
16
LES POUÏRAITS DANÏINOÉ
1901-1902
1902-1903
TAPISSERIE : CIIllISME
ET PAONS.
Pendant ces deux hivers ce fut encore le ministre de Flnstruction publique qui donna une
mission officielle à M. Gayet et fit les frais des fouilles.
L'intérêt de ces deux campagnes fut plutôt à Antinoé qu'à Paris. Non que M. Gayet n'ait
rapporté une abondante moisson de tissus, de portraits en plâtre, d'objets archéologiques
précieux, destinés uniquement, je l'ai dit, à être répartis entre les Musées de France, mais il
attaqua un nouveau terrain de découvertes, il sonda les rochers de
la chaîne arabique qui domine la ville, pensant avec raison qu'il devait
y rencontrer des sépulcres de patriciens, ensevelis avec les soins qui
rappellent les procédés de l'antique Egypte.
Ces rochers sont pleins d'excavations creusées de main d'homme.
Tantôt ce sont d'anciennes carrières dont les salles, au plafond
soutenu par des piliers mal équarris, ont quelquefois 6o mètres de long;
tantôt ce sont de petits souterrains, exploités d'abord, mais ensuite
utilisés comme caveaux funéraires, tantôt enfin des hypogées creusés
spécialement dans la montagne pour recevoir la dépouille de quelque
personnage de marque.
Toutes ces tombes étaient précédées d'une chapelle construite en
moellons ou en briques crues, qui était, comme à l'époque pharao-
nique, le salon de réception du mort.
La difficulté pour le chercheur, c'est qu'il arrive le dernier et que tous ces caveaux n'ont
cessés d'être ouverts, brisés, pillés; les anachorètes chrétiens en ont fait leur demeure et il est
bien rare de rencontrer encore une sépulture inviolée.
Pourtant M. Gayet eut la bonne fortune d'en trouver intactes un certain nombre; je m'ar-
rêterai à quelques sépultures particulièrement caractéristiques.
Un personnage entouré de bandelettes croisées rouges et jaunes. A côté de lui, on avait
placé deux petites poupées en plâtre représentant des gens mangeant sur une table, le triclinium
sans doute, et chargées d'inviter le défunt à dîner. On ramassa aussi un buste de Minerve
en terre cuite, un buste de Bacchus en bronze, peut-être le haut d'un bâton de commande-
ment, car il peut s'emmancher, et un Bes guerrier en terre cuite. Le défunt n'était donc pas
tout à fait un isiaque, puisqu'il vénérait les divinités olympiennes. M. Gayet pense que c'était
un centurion romain (?).
Un autre personnage, chrétien celui-là, richement vêtu, entouré de nombreuses écharpes
et décoré d'un large ruban rouge supportant une médaille de saint Georges. Autour de lui,
dans la maçonnerie de son tombeau, on avait placé beaucoup de vases peints de sujets religieux.
L'un d'eux, qui a été rapporté, montre d'un côté un poisson, dont on connaît le sens sym-
bolique, et de l'autre la représentation d'un jardin suspendu en terrasse, avec une balustrade
et une treille plafonnant ; des fleurs, des arbres, des palmiers, poussent derrière la balustrade;
des sortes de nuages en volutes, peints en dessous, font supposer que c'est une vue du paradis
chrétien. Presque toutes les tombes de cette époque ont des parois ornées de fresques dont il
ne reste que quelques fragments.
LES FOUILLES
17
Les sujets appartiennent au répertoire du symbolisme primitif des catacombes. C'est
rOrante, les bras levés : souvenir de l'âme égyptienne paraissant devant Osiris, le juge infernal ;
c'est le bon Pasteur, la colombe, le paon, les arbres du jardin paradisiaque, les ponts de l'enfer
persan.
D'autres figures qu'il est malaisé d'expliquer, il ne reste que les pieds, auprès desquels
viennent se coucher des lions ou des chacals (Orphée ou Daniel).
La croix enfin, soit seule, soit nimbée d'une couronne pour former le ■+., est placée entre
des candélabres et des tiges de lis.
Détail singulier, au moment de murer le caveau, toutes ces peintures avaient été recou-
vertes d'un lait de chaux. Pourquoi? Est-ce une survivance du badigeon blanc des chambres
funéraires des pyramides de Dachour, où même le précieux granit rose est peint en blanc?
Est-ce pour mettre les images dans une sorte de lointain magique, où l'âme seule peut les
apercevoir ?
Sur les murailles d'un tombeau donton a ramené la momie, l'on voit l'homme aux lions et
le bas d'un, autre personnage élégamment drapé à l'antique, avec une large étole barrant le
costume, et, sur la droite, une toute petite femme qui prie, les mains baissées en avant.
La défunte, dont le corps est assez bien conservé, est couronnée de fleurs, la tête posée
sur un coussin de haute lisse, orné d'un paon et d'une colombe. Ses cheveux blonds lui des-
cendent jusqu'aux genoux. Sur une écharpe sont brodées des feuilles du Ficus religiosa, très
bien caractérisées. C'est l'arbre
sous lequel Çakia-Mouni est de-
venu Bouddha.
Cette feuille stylisée est deve-
nue la palme des châles de cache-
mir et des tapis persans.
A côté de la morte on avait
déposé des branches de palmier,
de saule et une belle palette à
prières ornée de points ronds, pour
compter, comme le petit escalier
de Thaïas, et montrant au centre
une petite croix de nacre dans une
arcade, la porte de l'au-delà.
Citons en passant deux digni-
taires byzantins, vêtus du lourd
manteau que nous connaissons, en bourre de soie pourpre et orné de soieries sassanides.
C'est pour ainsi dire un uniforme.
La dame Sabina avait avec elle une pierre gnostique, un poisson d'ivoire, un vase de
verre avec la croix et les lettres a. et w. Très richement vêtue d'une robe rose, d'un man-
telet rouge, portant un collier de perles et d'améthystes, elle était enveloppée d'un immense
châle de pourpre, dans lequel on avait fixé des appliques multicolores représentant des groupes
de petits amours dans toutes les positions et de toutes les races, car il y en a de nègres
Dans les angles, des bandes montrent d'autres amours, jouant, dans les lotus, avec des dau-
CHALE BRODE : APOLLON ET DAPHNE.
18
LES PORTRAITS D'ANTINUÉ
phins; elles accompagnent quatre carrés, avec un médaillon central, racontant l'histoire
d'Apollon. Voilà donc un vêtement païen porté par une chrétienne.
Mais un des carrés nous montre Daphné, changée en laurier et qui présente au dieu
une fleur cruciforme en faisant avec le pouce et l'index un rond qui figure le ■+• renversé.
Quant à Apollon, il répond que, lui aussi, est chrétien en prenant dans son carquois une
flèche d'un geste identique. 11 faut donc en conclure que, au moment où vivait Sabina, si
le répertoire ornemental des tisseurs de châles était toujours le répertoire païen, ils savaient,
par d'ingénieux symbolismes, satisfaire la foi de leurs riches clientes.
Myritlîis était noyée dans un lit de feuilles odorantes. M. Gayet l'a surnommée la magi-
cienne (?).
Elle avait un fragment de grimoire incompréhensible écrit en grec sur parchemin, un
petit tambourin et un curieux miroir en verre convexe, dans lequel on se voit tout petit ; la
monture en ivoire est élégante et a la particularité d'avoir un double fond percé de trous tout
à l'entour, et dans l'un se trouvait une petite cheville mobile qu'on pouvait déplacer d'un trou
à l'autre. Etait-ce un jeu ? Peut-être un
_ AnJinoè - r^' €oatre(ort5 rfe f. montagne nord . est compte-prières, comme celui de Thaïas.
Et pourtant Myrithis n'était pas chré-
tienne.
Une des tombes les plus impor-
tantes fut celle de Lioukaiônia dont
voici le plan et la coupe.
C'est une momie blanche étonnam-
ment conservée. Dans la vitrine où elle
repose avec ses prunelles d'or, pointées
de pupilles noires, elle est vivante. Sur
sa tête une couronne de feuilles de cédratier, dans sa main un bouquet formé de feuilles de
vigne roulées en boules; dans un petit panier de terre cuite, des lichens sacrés venus de
Grèce. Dans l'épaisseur des murailles de son caveau, une cachette contenant son laraire,
exclusivement composé de figurines égyptiennes en terre cuite. C'était une isiaque de la secte
de Rome. Un jeu de quinze petits modèles de coiffure complétait le mobilier. J'ai déjà
donné de tout cela des explications auxquelles je renvoie (i).
Un jour, en repassantà l'endroit où il avait trouvé la tombe de Thaïas, M. Gayet remarqua
que le terrain avait des efflorescences salines. Ce n'est qu'à de grandes profondeurs que l'on
trouve ces couches de sel. Il fallait donc qu'en explorant les tombeaux de ce quartier on ait
ramené à la surface des parties salées qui, elles-mêmes, avaient été extraites de stratifications
plus basses. Il en conclut qu'il y avait là deux nécropoles superposées. En effet, des sondages
firent découvrir dix-huit corps de femmes placés au niveau de la sépulture de Thaïas qui avait
été trouvée à 3 m. 5o au-dessous du sol. Les femmes devaient faire partie d'une confrérie,
elles portaient une sorte d'uniforme, avaient été enterrées avec des palmes et des suaires por-
tant des monogrammes -p avec le p non déformé : donc, des chrétiennes.
Sur les bandelettes qui les entouraient on avait écrit dans tous les sens Eu(j;u/'. Avrivoe,
{X) Annales du Musée Guimel, t. XXX (i^ partie), Symboles asiatiques.
Echelle O.OOS pour tneJ're
SOIERIES SASSANIDES
•Antinoé.
Pl. XI. — Page .18
Antinoé.
Pl. XII. - Page i;i.
BOUCLE DE FLEURS :
SY3IB0LE d'Éternité.
LES FOUILLES 19
les âmes heureuses d'Antinoé ou les âmes heureuses de la confrérie d'Antinoé, dans le cas où
une société de secours mutuels, fondée dans un but funéraire, à l'époque païenne, aurait
continué à fonctionner avec les nouveaux dogmes.
Une enveloppe de momie avec peinture sur la toile nous donne le portrait fort bien exécuté
d'un jeune homme ; le ton de la chair, les cheveux noirs et frisés nous indiquent un Africain ; la
figure énergique et belle a une expression de rêverie que les artistes cherchaient à donner à
ces figures de défunts, qui se présentaient pour être reçus au ciel.
La tête se détache, comme celle de la dame à la croix d'or et celle
de la femme grecque, sur une surface blanche rectangulaire, qu'on
a appelée l'auréole carrée et qui est la porte du paradis isiaque avec
son architrave ornée du disque solaire affronté d'urseus dressés.
Une de ses mains tient la guirlande de fleurs repliée de façon
à reproduire la courbure du anch Al, et la main qui réunit les deux
bouts pendants figure la ligne transversale. Sur le champ de l'au-"
réole,on a écrit sens dessus dessous A-oXImv E'ji'jxi, Apollon à l'âme
heureuse. Pourquoi cette inscription a-t-elle été tracée à l'envers ?
Quand le prêtre lisait les prières rituelliques, il tenait dans ses
mains la tête du mort, comme cela se fait encore à Athènes : il fallait qu'il puisse lire le nom
pour l'introduire dans les textes qu'il récitait.
1903-1904 — 1904-1905
Les succès étonnants, que, huit ans de suite, M. Gayet avait obtenus par ses découvertes
d'Antinoé, attirèrent l'attention des archéologues, des collectionneurs et des amateurs d'art.
Une association se forma sous le titre de Société française des fouilles archéologiques.
Quoique son but fût d'encourager des recherches dans tous les pays, son premier acte
a été de consacrer pendant deux ans une forte part de ses ressources aux fouilles d'Antinoé.
Les résultats en furent exposés au Petit Palais en même temps qu'on y montrait d'autres
découvertes, faites en Espagne, en Indo-Chine, en Syrie, etc.
Il me serait difficile de parler de cette exposition, pour la raison qu'en ce moment j'étais
en voyage et que je ne l'ai pas vue.
Je sais cependant, par la lecture du catalogue, qu'elle montra à profusion des étoffes
d'époques variées dont j'ai déjà parlé et qu'on y vit huit portraits en plâtre peint et trois enve-
loppes de momie sur lesquelles les défunts étaient représentés en pied ; l'un se nommait
Ammonius, un autre Kélethatis et le troisième Théoris.
Je pourrais dans cet ouvrage montrer les cinq portraits de plâtre qui ont été attribués
au Louvre; quant aux autres, il m'a été impossible de savoir ce qu'ils étaient devenus.
A cette occasion, M. Gayet présenta au public d'élite qui venait au Petit Palais, un docu-
ment d'une valeur inestimable tant au point de vue de l'art que des études mythologiques.
C'est un grand panneau fait pour être tendu sur une muraille et qui représente des scènes de
la vie de Bacchus.
L'étoffe a été dessinée au pochoir, c'est-à-dire au moyen de cartons ajourés : la netteté
des contours l'indique; on a ainsi couvert d'un gommant toutes les parties qu'on voulait
20 LES PORTRAITS D'ANTINOE
réserver en clair, puis on a teint Téloffe qui a pris une couleur brun verdâtre, excepté sur
les parties peintes ; enfin on a dissous dans un nouveau bain la réserve gommée, et le
décor était obtenu.
Cette vaste composition sur mousseline est formée par trois registres : i° en haut une
petite frise donnant la légende de la naissance et de l'enfance de Bacchus; 2° une bande de
pampre avec des oiseaux dominant comme une treille la scène du dessous ; 3° des danses
bachiques extraordinaires de mouvements et de grâce.
Pelile frise (i). — Toutà l'extrémité à gauche, c'est la scène connue de Sémélé frappée de
la foudre. Elle est étendue sur un lit drapé. La figure de Jupiter plane dans les nues. A côté
d'elle on lit le mot acTaTî-/) (le tonnerre).
Une lacune interrompt l'enchaînement des tableaux. La scène reprend à la naissance de
Bacchus.
Sémélé apparaît de nouveau étendue sur un lit. Auprès d'elle se tient une femme désignée
sous le nom de ot/.sTt; (la servante).
Une seconde femme que l'inscription nomme Meo. et qui semble être la sage-femme est
assise et tient sur ses genoux un enfant que le texte encore appelle Aiovutroi; (Dionysos), nom
donné par les Grecs à Bacchus. Une seconde or/tsxt; tenant en mains une lampe complète l'en-
semble. Auprès de la femme assise est le bassin où elle vient de laver le nouveau-né.
Une lacune coupe la composition; on retrouve à son extrémité le nom de Hsx (Junon) dont
l'image a disparu, puis Bacchus couché dans son berceau au-devant duquel un guerrier, un
bouclier passé à un bras et brandissant de l'autre un glaive, semble veiller.
Plus loin Bacchus, jeune enfant, joue avec une petite Bacchante comme Krishna avec les
laitières.
Enfin, après une seconde lacune, on lit encore le nom de Jupiter.
Le triomphe de Bacchus. — Au centre se détache une magistrale figure de Sémélé
dansant. C'est autour d'elle que toute la composition converge et non autour de Bacchus.
Celui-ci apparaît à droite et ne fait que figurer à cette scène à laquelle il ne prend point part.
Représenté très jeune, selon la tradition hellénique, il n'a rien de l'attitude habituelle du con-
ducteur des Bacchantes, ordinairement escorté de Silène.
C'est le dieu hiératique représentant une idée mythique de renouvellement, selon les pré-
ceptes égyptiens. La tête coiffée d'une haute perruque, analogue à celles fournies par le
répertoire des figurines béotiennes, que les isiaques ont empruntées, il est vêtu d'une longue
tunique brodée à la mode antinoïque.
Sémélé est nue, une écharpe posée sur les bras et s'enroulant autour du cou. Devant elle
une inscription donne le mot o (t/.'.oto; (le danseur) (2). D'autres personnages figurent les com-
pagnons symboliques du dieu : Botroiokaris, la grâce de la grappe ; Ludé, la danse lydienne ;
Leneos, la cuve du pressoir; Oino, le vin; Naxios, le naxien, sans doute en souvenir de l'île
de Naxos où Ariane fut abandonnée.
Ce qui frappe dans ce tableau, c'est l'animation, la vie de tous ces danseurs. Quoique les
costumes soient grecs, quand il y en a, les attitudes ont un mouvement que l'art romain n'a
(1) Al. Gayet, Catalogue .
(2) OaxipTo; est un anagramme de 0 Xoid-oç. Peut-être les danseurs qui affluent sur les robes des premiers chrétiens
d'Antinoé cachent-ils, sous une forme élégante et gaie, le nom de Dieu.
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Pl. XIH. — Page 21.
LES FOUILLES
21
PORTE DE SANTCHI.
PORTE DE SANTCHI
pas connu et que nous présentent les bas-reliefs des temples brahmaniques; chaque person-
nage semble calqué sur les Krishna, les Kama, les Laksmi de Trichinopoli ; Sémélé rappelle
les apsaras, danseuses célèbres de la porte de Santchi, tombeau de Bouddha; cela nous
reporte au ii' siècle avant notre ère : même galbe du corps à la taille très fine, à la poitrine
opulente, au bassin rejeté sur le côté dans un déhan-
chement lascif, le bras qui s'allonge, tenant le thyrse,
se termine par la main longue, effilée, un peu contour-
née de la danseuse de Java.
Et puis tous les personnages sont nimbés. Des
chrétiens, s'est-on écrié. Quelle erreur ! L'auréole est
bouddhique. Si on la trouve à Pompéï, ornant le front
de Diane ou d'Apollon, elle vient de plus loin. Les au-
réoles les plus anciennes ornent le front des bouddhas
peints ou sculptés de la Bactriane et remontent à
l'époque des lieutenants d'Alexandre le Grand.
En contemplant ce curieux tableau, on est frappé de voir la grandeur et la noblesse des
œuvres athéniennes, réunies au réalisme élégant des productions brahmaniques ; on ressent
cette double émotion artistique de penser à la fois à Olympie et à Bénarès ; le peintre qui l'a
dessiné avait certainement sous les yeux des modèles d'origines très diffé-
rentes et il a su, en les condensant, obtenir un résultat des plus impres-
sionnants.
Pourtant, cette toile de valeur n'avait pas été enfouie dans un tom-
beau à cause de sa beauté ni par un sentiment de dévotion païenne à
l'égard d'un demi-dieu.
M. Gayetnous dit: « Cette pièce d'une importance capitale servait de
chiffon de rembourrage, tordue en corde et enroulée autour du cou et
des bras d'une femme pauvrement vêtue de manière à ramener la ligne
d'emmaillotage à l'horizontalité voulue. »
On le voit, au moment où l'on a enseveli la modeste chrétienne qui, sans le vouloir, nous
a conservé cette œuvre d'art, ces représentations des légendes gréco-romaines n'avaient plus
aucun intérêt, et ce qui pouvait les sauver, c'était d'être de vieux chiffons utilisables au
rembourrage d'une momie.
MAHADEVA.
1905-1906
1906-1907
Les frais de la première campagne de fouilles ont été supportés par le ministère de
l'Instruction publique; ceux delà seconde l'ont été par le Musée Guimet auquel s'étaient joints
quelques amis. Les résultats ont été exposés simultanément, puis répartis sans distinctions
entre les principaux musées de la France et de l'Europe,
Le compte rendu que j'établis de ces trouvailles successives faites tous les ans dans le môme
gisement archéologique amènerait forcément la monotonie si chaque fois je n'avais abandonné
les séries déjà analysées, ne signalant que les découvertes d'un intérêt nouveau. Car notre
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22 LES PORTRAITS D'ANTINOE
infatigable chercheur nous a toujours apporté des documents inédits, qui ont éclairé,
développé, complété les renseignements utiles à nos études.
On me permettra donc de ne pas parler, pour cette fois, des masses d'étoffes, d'objets
variés, de momies intéressantes par les inscriptions qui les revêtent ou par les symboles qui
les accompagnent.
Mais je dois dire que cette dernière exposition a été remarquable par l'abondance des por-
traits peints sur toile ou modelés dans le plâtre qui nous font faire connaissance avec les
habitants d'Antinoé vivant du ii' au iv° siècle, car la mode de reproduire sur le cadavre les
traits des défunts, souvenir des statues du double des anciennes dynasties, a duré peu de temps
relativement : depuis l'arrivée des colons isiaques venus d'Europe, jusqu'au développement du
christianisme.
Ces figures, outre leur valeur artistique, ont l'avantage pour nous d'apparaître à une époque
de transition, d'indécision dans les croyances bien curieuse à étudier avec soin.
L'abondance des portraits découverts ces derniers temps m'a décidé à les examiner de
près ; c'est pour cela qu'après avoir dans un premier chapitre raconté l'historique des fouilles,
je vais, dans un second chapitre, analyser ces antiques images et, finalement, tâcher de deviner
quels étaient l'état d'âme, les pensées philosophiques, les croyances des personnes
représentées.
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LE C( ANCH » EGYPTIEN.
MOMIE DONNEE A L ACADEMIE DE MAÇON.
II
LES PORTRAITS
Examiner avec attention, dans les vitrines du Musée, la riche série de ces figures aux
regards extasiés, c'est tout à fait impressionnant. Ces masques sont vivants. Les personnages
dont ils nous montrent les traits semblent réveillés d'un sommeil de dix-huit siècles pour nous
raconter leur existence. Toutes les races des colonies romaines sont représentées: Pouzzoles,
Corinthe, Smyrne, Jaffa ont envoyé leur contingent. Le seul type qui manque, c'est
l'Egyptien pur.
Nous trouvons là une réunion des hauts dignitaires, des grands commerçants et des élé-
gantes de la ville hadrienne; c'est le tout Antinoé qui se révèle.
Et pourtant une question se présente : Ces portraits sont-ils des portraits? A-t-on
réellement reproduit les traits du défunt avant qu'il meure ou les parents ont-ils acheté au choix
des ressemblances de famille?
Les Chinois mettent dans la salle des ancêtres les portraits en grand costume des
proches qu'ils ont perdus. Nous avons au Musée une série de « têtes d'études » qui sont
destinées à cet emploi : il y a des types de tous les âges, tous ont un air de bonne santé qui
exclut ridée de peintures faites sur des sujets in extremis.
Ou bien ce sont des figures à choisir, ou bien ce sont des portraits exécutés à un âge
quelconque de l'individu, avec l'intention de rappeler une ressemblance sans s'inquiéter si
le défunt représenté ne sera pas beaucoup plus vieux que son image.
Pour les Egyptiens, le Ka, l'âme du double, restait jeune, soit sur les papyrus funéraires,
soit dans les statues des serdabs; le Ka qui recommencera la vie d'outre-tombe doit être un
24 LES PORTRAITS DANTINOÉ
adolescent; ceci expliquerait le grand nombre de têtes jeunes, filles ou garçons, que nous pré-
sente la série des figures antinoïtes peintes ou modelées.
On peut donc faire trois suppositions : i° Les portraits ont été achetés tout faits chez des
artistes où l'on a choisi, autant que possible, un faciès conforme. Mais pour obtenir ces repré-
sentations, les fournisseurs ont dû faire poser des personnes de leur entourage, et, si, dans ce
cas, nous n'avons pas l'image du défunt, nous avons le portrait de quelque habitant d'Antinoé
vivant à la même époque. 2° Le portrait a été exécuté à un âge quelconque pour servir au
moment de la préparation de la momie. 3° Le portrait a été exécuté avant l'agonie.
Nous verrons, parl'étude que nous allons faire, que ces trois procédés ont dû être utilisés
simultanément.
Pour décrire ces précieux documents archéologiques, je vais essayer de leur trouver une
chronologie, mais ce ne sera pas facile ; ce n'est que par hypothèses que l'on peut les dater.
Leur emploi n'a pas duré deux siècles : il commence à la fondation de la ville par Hadrien, au
milieu du second siècle, et cesse d'apparaître à la fin du troisième.
Les masques de plâtre ont débuté, imposés par l'idée matérielle de la statue, support du
double, puis les artistes grecs ont utilisé leurs pinceaux pour animer de figures les toiles qui
enveloppaient les momies; mais, pendant un certain temps, les deux procédés se sont juxtaposés.
Figure i. — C'est le seul masque dont on ne voit pas les cheveux ; le klaft qui le coiffe, à
l'imitation des anciens sarcophages, porte sur le front le serpent dressé, l'Urseus que les dieux et
les rois seuls doivent porter. Nous ne connaissons aucun empereur, aucun roi qui ait été
enterré à Antinoé; mais Antinous y a été enseveli et divinisé. Serait-ce le portrait d'Antinous?
Pas très ressemblant, il faut en convenir.
Selon le désir d'Hadrien, son favori devait remplacer Osiris. Or chaque mort devenait
Osiris. Il fallait tout au moins passer pour le dieu de l'Amenti. Les Antinoïtes défunts deve-
naient Antinous, maître des âmes, et, en suivant le raisonnement, un simple particulier pouvait
s'attribuer les signes du dieu.
Ce document est un problème que je ne me charge pas de résoudre.
FiG. 2. — Masque de femme orné de la haute coiffure que portait l'impératrice Sabine.
Cette mode caractéristique nous donne une date, puisque la femme qui est représentée
habitait la ville au moment de sa fondation. Son corps était enveloppé de bandelettes et sa tête
reposait sur un oreiller délicatement brodé. Les yeux de la figure étaient en verre qui s'est cra-
quelé dans la tombe (PL. HI).
FiG. 3. — La face est dorée comme celle des sarcophages ptolémaïques. On pourrait
donc supposer cette tête plus ancienne que la précédente, mais à cette époque on avait le goût
de l'archaïsme ; faire à la morte une face lumineuse était le moyen de lui assurer plus facilement
l'accès du paradis.
Elle avait comme la précédente un oreiller brodé et de style analogue. Les yeux sont en
émail (PL. ni).
FiG. 4- — Voilà probablement un masque acheté tout fait chez un marchand, il n'a
aucune personnalité. La coiffure, d'allure conventionnelle, semble avoir été dessinée sous
Napoléon I^^^ L^g prunelles, mal collées, ont disparu.
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Pl. XXI. — Page ai'
LES PORTRAITS 25
FiG. 5. — Encore une coiffure à petites boucles serrées comme la figure 2. Le diadème
de cheveux s'est arrondi et le chignon, ramené en avant, complète la silhouette. A quelques
traces qui subsistent, on constate que la face a été dorée, comme celle de la figure 3.
FiG. 6. — Même coiffure, nous avons là deux contemporaines, mais, ici, la figure n'a pas
été dorée.
FiG. 7. — Toujours les cheveux frisotés et serrés en turban. Il n'y a pas de chignon et
les yeux sont en émail, cerclés de bronze. Peut-être ce type est-il plus ancien que les deux pré-
cédents (PI. XXVIII].
FiG. 8. — La mode continue, mais la coiffure s'assouplit, il y a moins d'art et plus de
charme.
FiG. 9. — On peut en dire autant de cette dame à la petite bouche et au regard dirigé
vers l'au-delà. C'est une tête qui pense.
FiG. 10. — Cette dame, avec les tresses de ses cheveux, s'est fait une sorte de turban.
Le curieux, c'est que la momie que recouvrait ce masque était identiquement coiffée et son
visage ressemblait au masque ; nous avons donc là un véritable portrait.
FiG. 11. — Celle-ci porte la même coiffure, mais la physionomie est bien différente,
on y trouve un sentiment attristé, résigné, pensif; les yeux sont dans une sorte de contem-
plation. L'artiste a su rendre à la fois les regrets de la vie et les espoirs de l'éternité.
FiG. 12 et i3. — Dans d'autres villes, à Alexandrie, à Memphis, Akhmim, les masques
qu'on a recueillis ont un air plus mondain et moins sentimental ; les cheveux sont échafaudés
avec plus d'apprêt, plus de luxe. Ces deux portraits viennent d'Akhmim ; les deux grandes dames
dont ils nous donnent les traits ont néanmoins une expression sérieuse qui en impose.
FiG. 14, 10, 16 et 18. — Parfois les modeleurs faisaient un retour aux anciens rites
et plaçaient le portrait dans le klaft des sarcophages pharaoniques, avec les représenta-
tions du chacal couché ou de l'oiseau coiffé du disque lumineux. Cet encadrement archaïque
fait ressortir le modernisme des têtes bien vivantes. Le numéro 18 vient d'Alexandrie ; l'artiste
a voulu peindre sur le front le soleil ailé, mais, par ignorance, il a mis les ailes à l'envers : c'est
un astre qui tombe. On pourrait supposer qu'il y a là un symbole rappelant l'être qui va
mourir ; mais le dessinateur, qui n'a pas su représenter les serpents à cou gonflé qui flanquent
le disque, ne devait pas avoir de ces préoccupations allégoriques (PI. XVI, XVII, XVIII, XIX).
FiG. 19, 20, 21, 22 et 28, — Toutes ces têtes ornées de couronnes de jacinthes roses
sont assez insignifiantes, c'est là sans doute un type que l'on trouvait dans le commerce. Le
numéro 23, qui pourrait être un portrait, a une expression extatique un peu exagérée (PI. XX).
FiG. 24, 25, 26, 27. — Ici les coiffures sont simples, seulement des bandeaux ondulés.
Ces types sont bien conventionnels et doivent nous montrer des ressemblances d'occasion,
achetées chez un marchand (PI. XXI).
FiG. 29, 3o, 3i, 82 (Madrid), 33, 34. — Là nous retrouvons des personnalités qui
nous racontent leur vie. Le numéro 82 nous montre une femme énergique, résignée cependant à
quitter la terre pour un monde meilleur. Le numéro 33, type singulier, espiègle, coiffé à la
2G LES PORTRAITS D'ANTLNOE
Tanagra, ou plutôt à sa fantaisie. Le numéro 34 a de la finesse, de l'ironie, de l'esprit à coup
sûr. Les habitués du Musée l'ont surnommée : « la petite Montmartroise » (PI. XXII, XXIII).
FiG. 35 et 36. — Figures héroïsées, souvenirs de marbres grecs, sans doute achetés au
choix (PI. XXIII).
FiG. 37, 38, 39, 40î 4^1 42, 43, 44» 45» 46- — Tètes de jeunes gens. A part les numéros
4i, 42 et 43 qui sont peut-être des figures livrées par le commerce, la variété des physionomies
indique des portraits. Il est inutile de les décrire, il suffit de les montrer (PI. XXIV, XXV,
XXVI, XXVIII).
FiG. 48, 49. 5o, 5i, 52, 53. — J'en dirai autant de ces tètes d'enfants, dont les trois
premières sont des réminiscences d'antique et les autres des portraits (PI. XXVI, XXVI 1, XXVIII).
FiG. 55. — Vigoureuse figure qui rappelle les bustes de Lucius Verus ou de Marc-Aurèle.
C'est une époque non seulement caractérisée par le port des cheveux et la coupe de la barbe,
mais surtout par la pensée qui jaillit du visage ; ce bourgeois d'Anlinoé, comme les empereurs
de son temps, devait avoir des préoccupations philosophiques; il nous transmet bien l'état
d'esprit de la société dont il faisait partie (PI. XXIX).
FiG. 56, 58. — On croirait voir un portrait peint par Ingres en 1828. Cette femme
était riche; les bijoux qui ornent ses bras, ses mains, son cou, ses oreilles, le montrent. La
placidité de son expression indique qu'elle était heureuse; une certaine fermeté dans la bouche
et les yeux nous la révèlent bonne maîtresse de maison, sachant conduire et diriger tout le
personnel placé sous ses ordres (Pl.XXVIlI, XXX).
Elle avait de la religion. Derrière son cou on a peint un Osiris (1) vêtu de la robe à grande
jupe dont on ornait les statues du dieu à l'époque romaine; vêtement évasé qui couvre encore
les vierges de Saragosse et de Fourvière. Cet Osiris tient deux fouets, le fléau anguleux et le
fouet à lanières des Yao gnostiques. Dans les mains de la morte on a figuré la guirlande de
fleurs en forme de -V-, deux épis et deux têtes de pavot; nous ne pouvons pas encore bien préciser
le sens de ces emblèmes que nous retrouvons sur une stèle à serpents du Musée et sur une
terre cuite représentant ITorus ; le symbolisme doit viser le sommeil éternel et aussi la résur-
rection. Les boucles d'oreilles représentent des grappes de raisins : il y a là encore une allé-
gorie, Bacchus ayant été toujours assimilé par les Grecs à Osiris, dieu du blé et du vin.
FiG. 59, 60 (Louvre). — Ce jeune garçon tient dans sa main la guirlande de jacinthes
en forme de iZ, et dans sa main droite, le rouleau du papyrus funéraire. Il est vêtu de la robe
blanche à bande violette figurant une étole. On n'est pas bien d'accord sur la signification de
ce costume : on a proposé la robe prétexte des jeunes nobles, mais la robe devait être accom-
pagnée de la bulla. Etait-ce un uniforme de confrérie religieuse? Était-ce un grade dans la
prêtrise isiaque ? Etait-ce la robe des premiers chrétiens?
Ce qui est impressionnant, c'est qu'il s'agit d'un jeune malade qui va mourir. J'ai eu l'idée
de demander pour lui une consultation au D' Capitan, le savant anthropologue. Voici ce qu'il a
rédigé :
(1) L'Osiris, qui est probablement la défunte elle-même, a une auréole carrée, mais on voit nettement que cet
encadrement est la porte d'un monument qui sert de toile de fond : la porte du tombeau, ou mieux, l'entrée du
Paradis.
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Pl. XXIX. — Page 26'.
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Pi.. XXXIII. — l>AGK 27
LES PORTRAITS 27
« Les oreilles sont minces, décollées fortement de la tête, les tempes sont creuses, les sourcils
très hauts et très arqués.
« Les yeux démesurément ouverts et élargis transversalement, la paupière supérieure
mince et saillante, les pupilles très dilatées, surtout la gauche (admirablement rendue par la
plaque de verre convexe et peinte). Les pommettes paraissent très saillantes du fait de l'amai-
grissement des muscles du maxillaire inférieur et du creusement des joues. De ce fait aussi
l'angle de la mâchoire paraît plus saillant également. Le nez est amaigri, semblant allongé. 11
est pincé. Les narines sont largement ouvertes. La lèvre supérieure est plus forte que l'infé-
rieure et relevée avec saillie de la partie médiane. Ces caractères expriment fort bien la bouche
entr'ouverte avec lèvre supérieure relevée du malade respirant difficilement. Les lèvres ont été
fortement colorées en rouge; ce sont les lèvres injectées que l'on observe chez certains malades
chroniques.
« Ces quelques remarques montrent avec quelle précision, quelle justesse d'observation et
quel soin l'artiste a exprimé les caractères morbides les plus minutieux de son modèle et avec
quelle habileté il a su les traduire sur le plâtre qu'il modelait. Il est en effet très facile, du
fait de cet examen, déporter un diagnostic précis. 11 s'agit de la représentation d'un phtisique
chronique, arrivé, après une longue maladie, à la période cachectique, après disparition de
presque toutes ses réserves graisseuses.
« C'est la première fois, je crois, que les caractères pathologiques d'un sujet sont exprimés
d'une façon si nette avec une matière se rapprochant autant du modèle vivant. »
11 faut remarquer aussi qu'aux commissures des lèvres on a figuré des traces sanguino-
lentes : le malheureux crachait le sang.
N'est-il pas curieux de se trouver face à face avec un tuberculeux d'il y a dix-huit siècles?
FiG. 6i. — Pour ne pas rester sur une impression triste regardons ce garçon bien por-
tant qui est à l'Académie de Maçon (PI. XXXIl).
FiG. 62, 63 (Louvre). — Parfois le masque de plâtre est remplacé par une peinture à la
cire sur bois. Les nécropoles du Fayoum ont livré un certain nombre de ces portraits qu'on
plaçait sur le cadavre avant l'emmaillotage. On disposait les bandelettes de façon à laisser la
peinture à découvert, et lorsque M. Gayet pénétra dans les tombes, les défunts semblaient avoir
écarté leur linceul pour saluer l'archéologue.
Les costumes sont romains. Le jeune garçon a l'étole violette et, derrière la planchette,
l'artiste a dessiné un croquis du tableau qu'il allait faire.
Ces momies à portraits peints sur bois sont antérieures aux momies à masques de plâtre.
Nous allons, pour finir, examiner les momies recouvertes de toiles stuquées et peintes nous
donnant les portraits des défunt. Je les ai déjà signalées dans l'historique des fouilles, mais
une étude plus attentive sera profitable.
PI. XXXIV, FiG. 64. — C'est le portrait d'un beau jeune homme à la tète intelligente, au
regard pensif, dirigé vers l'au-delà. La figure se détache sur l'auréole carrée qui indique très
nettement la clarté du paradis aperçue par l'ouverture monumentale et richement ornée de la
porte du séjour céleste.
L'architrave montre le disque ailé, surmonté d'une rangée de treize urœus en relief et
dorés. Les montants sont deux colonnes formées d'assises alternées de lapis et d'or.
28 LES PORTRAITS D'ANTINOÉ
Le jeune homme est vêtu de blanc avec deux bandes l'oncôes passant sur les épaules. Il
est coiffé d'une couronne de feuillage, probablement de l'olivier, attachée par des rubans roses.
Sa main droite est levée, la paume en avant, dans un geste d'adoration que nous retrou-
vons souvent. La gauche tient la guirlande recourbée, signe d'immortalité, formée de fleurs et
d'un feuillage à déterminer. Elle tient aussi une sorte de bâton noir qui pourrait être un
papyrus recouvert d'étoffe, le rituel funéraire qui lui servira de passe-port pour l'éternité.
Le portrait est arrêté au-dessous de la poitrine et supporté par une seconde rangée d'urœus
en relief doré surmontant le scarabée ailé. Au-dessus des urtious, le nom du défunt écrit en
lettres d'or :
ET^YXI MAPXOS ANTINOE
Les jambes sont censées enveloppées d'un réseau de bandelettes, que le peintre a stylisées
de telle façon qu'il serait impossible d'y retrouver le thème primitif, si l'on n'était guidé par la
comparaison avec d'autres momies peintes. On n'y voit au premier abord que des dessins géomé-
triques, des carrés, des hexagones, des étoiles à quatre branches, le tout obtenu par l'enchevê-
trement des circonférences qui se croisent. Au milieu de chaque hexagone, on a collé des pièces
d'or, figurées par des moulages dorés.
Pour retrouver le filet de laine blanche, qui a été le point de départ de cet ornement
compliqué, il faut examiner ce décor sur d'autres peintures.
De tout temps, les momies ont été enveloppées de longs rubans d'étoffe, parfois ornés
de textes des rituels. Le métrage sans fin de ces bandelettes devait être un symbole de vie
éternelle.
Dans toutes les religions préhistoriques, assyriennes, bouddhiques, coptes, chrétiennes,
on trouve des lignes d'éternité qui servent d'ornement et qui n'ont ni commencement ni fin.
Les croisements de ces écheveaux de fil blancs attachés à intervalles égaux sont une indi-
cation de pureté, de lumière et d'immortalité.
Le réseau de la momie figure 65 (PI. XXXVI, A) est peint sur fond rouge; il représente
des écheveaux blancs, serrés aux croisements et ornés, à l'intersection, d'un épais bouton doré,
dont il ne reste que quatre.
Dans les vides, on a figuré, tantôt des étoiles jaunes, tantôt des groupes de ronds au nombre
de huit, rappelant le décor sassanide et archaïque grec du soleil entouré des sept planètes.
Dans ces ornements, tout est lumière.
Dans le réseau delà momie figure 72, les bandelettes sont bleues sur fond rouge. L'idée
de lumières est indiquée par des croix blanches tracées à l'intersection et par des boutons dorés
collés dans les vides. La réunion de quatre segments décrit une circonférence exacte où l'on
peut retrouver l'idée du soleil (PI. XXXVI, B).
Sur le décor de la momie figure 68, le filet orange sur fond bleu forme des circonférences
entre-croisées ; les vides sont remplis par des groupes cruciformes de cinq ronds avec un point
au centre. La croix, les disques, les circonférences, tout cela a un sens lumineux (PI. XXXVI, G).
La figure 76 nous montre encore les circonférences entre-croisées du filet rouge sur fond
vert foncé; les vides sont occupés, tantôt par des swasticas dextres, signe de lumière et
d'immortalité, par des fleurs à quatre pétales, par des swasticas senestres, très stylisés, et par
des points solaires entourés de petits points stellaires (PI. XXXVI, D).
Antinoé .
Pl. XXXIV. — Page 28.
^ û.
A.NTIMOI:
i'L. XXXV. — Page aS'.
-=^
LES PORTRAITS 29
Le décor de la figure 76 est singulièrement déformé; on peut suivre les losanges en dia-
gonale formés par les écheveaux noués. Ils sont roses dans un sens et jaunes dans l'autre,
leur intersection forme une croix; ils sont disposés dételle sorte qu'ils figurent d'autres
losanges noirs se croisant dans le sens perpendiculaire et le sens horizontal, de façon à repré-
senter aussi des croix (PI. XXXVl, E). Sur chaque losange noir on a peint une étoile jaune à
quatre branches : toujours les symboles de lumière.
En examinant l'ornementation de la figure 77, on a de la peine à retrouver les lignes des
bandelettes; elles sont rouges et les losanges sont séparés par des rectangles mi-partis rouges
et bruns ; au milieu du losange est un carré mi-parti jaune et brun ; le dessin est disposé de
manière à former des hexagones alternativement verts et jaunes; au centre de chaque hexagone,
un autre hexagone brun contenant le groupe de points symboliques, et les losanges en se croi-
sant forment des croix. Tout autour, une bordure à volute jaune sur fond gris, séparée par les
points peints en rouge. Ce qui est particulier, c'est que les points satellites sont au nombre de
six au lieu de figurer les sept planètes. On sent du reste, dans l'ensemble, une dégénérescence
des idées isiaques, ce qui n'est pas étonnant, puisqu'il s'agit de la « Dame à la croix d'or »
qui était certainement chrétienne (PI. XXXVI, F).
Enfin, nous revenons à la momie de Marcos et maintenant nous pouvons comprendre que
ses décors géométriques ne sont pas de simples ornements, qu'on y retrouve le croisement
des écheveaux et tous les attributs de la splendeur éternelle.
Au-dessous de cette enveloppe fictive, on aperçoit le bas de la robe blanche ornée des deux
bandes brunes. La peinture, très endommagée, ne permet pas de voir les chaussures, mais
sur le bas des jambes qui sont nues, on reconnaît les attaches croisées, relevées d'un bijou
à chaque pied (PI. XXXV).
Le grand intérêt de cette couverture de momie est dans les représentations mythologiques
dont elle est enrichie. D'abord au-dessus du réseau, sur un registre à fond noir, dont malheu-
reusement la moitié de. droite a été détruite, on voit trois divinités dessinées en or. C'est
d'abord Osiris assis sur son trône dans son attitude hiératique, coiffé de la mitre à plume,
arryié du fléau et du crochet, Isis sous la forme d'Hathor, avec sur la tête le disque et le serpent
déroulé et non dressé selon l'usage, mollement appuyée sur le dossier d'un fauteuil à la grecque ;
elle n'a rien de la raideur des représentations égyptiennes. Enfin Anubis à tête de chien,
tenant un sceptre de la main gauche et de la droite le ankh à boucle ronde qui forme ainsi le
monogramme du Christ; et pourtant Marcos est franchement isiaque. Une étoile devant le
dieu sert à le déterminer, c'est Sirius, l'étoile du Chien, l'astre de lacanicule; cette assimilation
est grecque.
A droite et à gauche de la momie, on a peint quatorze sujets religieux qui ont trait à la
pérégrination de l'âme dans l'autre monde, d'après les réminiscences du rituel funéraire.
M. Moret, le savant égyptologue, a pris soin d'étudier et de déterminer les scènes représen-
tées ; je m'aiderai de son travail, en mettant entre guillemets les emprunts que je lui ferai.
Ce sont, à gauche du spectateur, et en commençant par en bas, deux anneaux bruns au
milieu desquels on a placé, sur fond vert pâle, deux croix blanches. Puis un faucon, emblème
d'Horus, et un Ibis, emblème de Thot; ces deux divinités sont les assesseurs d'Osiris,
pendant le jugement de l'âme ; au-dessus, justement, nous voyons à gauche un animal à
la gueule béante qui doit être une déformation de Thouéris, l'hippopotame femelle qui assiste
30 LES PORTRAITS D'ANTINOÉ
toujours au jugement, et à droite Anubis, dieu noir à tôtc de chien qui pèse l'âme des défunts
sur une balance en mettant dans un plateau la déesse Mat, justice et vérité, et dans l'autre un
vase en forme de cœur qui figure l'âme. Nous avons là tous les personnages de la psycho-
stasie.
Puis, c'est Isis sous la forme d'IIathor à peau jaune, coiffée du disque, ornée de cornes et
du serpent déroulé. Elle tient deux vases à libation en bronze ; derrière elle est une table d'of-
frande sur laquelle est posé le Vase d'or qui sert à remplir les burettes d'eau sainte ; dans l'angle,
un disque solaire. La robe de la déesse est rouge et recouverte d'une gaze blanche à pois noirs;
devant elle, le faucon lumineux portant le disque sur la tête ; si ce symbole est égyptien, le
peintre a eu une réminiscence romaine, car l'oiseau avec sa tête retournée et ses griffes puis-
santes rappelle l'aigle deJupiter; cela, du reste, nechange rien à la signification. « Le faucon sym-
bolise soit : 1° Horus en qui se réincarne le défunt, 2° soit l'âme du défunt qui peut se trans-
former en faucon d'or » {Livre des morts, ch. lxxvii, lxxviii) ; l'aigle de Jupiter enlevant Gany-
mède pour servir l'ambroisie aux Dieux prend une valeur de vie éternelle utilisée notamment
sur les représentations des tombeaux de Syrie. C'est toujours l'immortalité qui est en jeu.
En face, le défunt assimilé à Osiris, coiffé de la mitre et enveloppé d'un linceul rouge à réseaux
blancs, est couché sur un lit en forme de lion; l'animal est couvert d'une sorte de chabraque à
rayures multicolores, bleu, rouge et blanc, que traversent les pattes de devant ; Anubis pose sa
main gauche sur le cadavre et tient de sa main droite un sac qui peut contenir les parfums de
l'embaumement. Ce sac renferme parfois des pierres précieuses de couleur rouge ; c'est en
l'approchant de la figure du mort qu'Anubis fait l'Ap-ro, l'ouverture de la bouche, c'est-à-dire
lui donne la vie ; le défunt n'est encore qu'un cadavre dont il faut faire un dieu; « Anubis, frère
d'Osiris, dit M. Moret d'après le rituel funéraire, prend la momie, la ceint de bandelettes; au
papyrus Rhind (Brugsch, Die Aegi/plologie,p. 190), il est qualifié de Choachyte. C'est pour cela
qu'on le voit penché sur la momie, les deux mains étendues sur elle quand celle-ci est couchée
sur le lit funèbre » {Livre des morts, ch. cli).
Maintenant interviennent les quatre génies funéraires : Douaounmoutef, à tête de chien,
camail rose, enveloppe des jambes grise, réseau noir ; Hapi à tête de cynocéphale, camail noir,
emmaillotage rose, réseau noir; Oebehsenouf à tête de faucon, camail blanc, enveloppe brune
retenue par des boutons blancs ; Amset à tête d'homme, camail jaune, emmaillotage bleu,
réseau noir. « Les quatre enfants d'Horus sont quatre dieux préposés tout d'abord à la garde
d'Osiris {Livre des morts, ch. xvii, 82, 36), puis à la garde des viscères contenus dans les quatre
vases canopes. Ici ils coopèrent aux rites osiriens. Ils sont représentés momifiés. »
Chacun a un disque sur la tête; ils sont tournés du côté du défunt qui, dans le tableau d'en
face, est représenté en Osiris, couvert d'un linceul blanc à bandelettes l'ouges ; ce qui indique
bien que c'est le défunt lui-même qui a pris la forme d'Osiris, c'est qu'il a en mains la pioche
en bronze (ascia) et la pioche en bois (méri) avec lesquelles il doit cultiver les Champs Elysées ;
« derrière lui Horus hiéracocéphale fait le Sa de la main droite et, de la gauche, tient le -V- ».
Plus haut nous retrouvons tout le personnel du jugement de l'âme: Osiris, Anubis, Thot,
Horus; Horus à peau grise, à tête de faucon, coiffé du pschent complet, couronne de la haute
et de la basse Egypte, fait le Sa et tient le ankh ; Thot à peau jaune, à tête d'Ibis, tient le sceptre
et le ankh; Anubis dont la tête est effacée, la peau noire, d'une main fait la libation, et de
l'autre tient l'encensoir; une table d'offrandes est devant Osiris, maillot rouge, bandelettes
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'IZÂàSÉé
Antinoé.
Pl. XXXVI. — Page :to.
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Pf.. XXXVI [. -Pace3i.
LES PORTRAITS
31
noires, robe de dessus verte; le dieu est assis sur un trône et porte en mains le fouet et le
crochet. « La représentation d'Osiris devant la table d'offrande s'explique : i° parce que le mort
peut être identifié à cet Osiris et recevoir le même repas d'offrandes; 2° pour que le mort puisse
avoir des offrandes dans l'autre monde, il faut qu'elles aient été préalablement offertes à Osiris
[Du caractère religieux, t^. 198, 200). La libation qui purifie, l'encensement qui fait devenir
dieu [sneter) sont les deux actes principaux du culte égyptien; ils résument et valent à eux
seuls tout le culte » [Rituel du culte divin, p. 2o4).
Par conséquent, ce dieu qu'adorent les autres dieux, cet Osiris triomphant, c'est
Marcos lui-même, et le dernier registre va nous montrer les divinités qui seront la société du
nouvel élu.
A part risis qui est à droite, ces personnages célestes ne sont pas très définis ; on peut
dire que ce sont des dieux, mais lesquels ? On sent que l'artiste
connaissait mieux l'enfer égyptien que l'Olympe des bords du Nil.
Une déesse coiffée du disque, qui est sans doute Hathor ou Isis
vêtue des ailes croisées, tient de la main gauche le linge tordu en
forme de ankh et la tige à crans, tandis que de la droite elle fait le Sa.
« Horus, Isis et d'autres divinités sont souvent représentées derrière
Osiris ou le défunt, un bras levé comme pour projeter sur le dos de
celui-ci un fluide magnétique. C'est ce qu'on appelle faire le Sa ou le
Setep-Sa, c'est-à-dire l'acte de protection, de garde magique » [Du ca-
ractère religieux, p. 45, A?)-
La tige symbolise le renouvellement des années, chaque cran de
la tige rappelant probablement le progrès annuel de la pousse. Les
dieux ont fréquemment en mains ce signe symbolique. « C'est dire
à l'élu, en le lui présentant, qu'on lui garantit des années si nom-
breuses qu'elles valent l'éternité. » Le second dieu a la peau grise et
sur la tête un disque noir ; est-ce Osiris interprété comme soleil de
nuit? Il fait une libation.
En face, un autre dieu fait aussi une libation ; il a la peau rouge
et porte le pschent complet; il pourrait représenter Horus.
Enfin, Isis, coiffée du disque et du serpent déroulé, tient la tige à
crans et le vase d'encens enflammé. La déesse porte un vêtement mul-
ticolore, ce qui aide à la déterminer; Plutarque, en effet, parlant de
l'habillage journalier des statues d'Osiris et d'Isis, explique que
l'on donne à Osiris une robe d'une seule couleur, tandis que « les
vêtements d'Isis sont teints de couleurs bigarrées, parce que son pouvoir s'étend sur la
matière qui reçoit toutes les formes, qui est susceptible de subir toutes les modifications
possibles, puisqu'elle devient lumière, ténèbres, jour, nuit, eau, feu, vie, mort, commence-
ment, fin ».
Autre détail à noter, c'est le mouvement que le peintre a donné au bas de la robe d'Isis.
Cette agitation de l'étoffe est pour nous une indication précieuse. Lorsque les sculpteurs
d'Olympie ou de Samothrace voulaient représenter une Victoire envoyée par les dieux et des-
cendant de l'Olympe, ils avaient soin d'appliquer sur le corps des plis poussés de bas en haut,
ANGE GABRIEL.
PEINTURE APPARTENANT
A M. LE CURli DE FLEURIEU.
3-3 LES PORTRAITS D'ANTINOÉ
i\iin de rendre le vent produit par la course dans l'air, et la descente rapide de l'envoyée céleste.
Lorsque les peintres du moyen âge peignaient une Annonciation angélique, ils indiquaient par
des ondulations du bas de la robe de lange Gabriel, que cet être divin descendait du ciel. Or,
les ondulations de la robe d'Isis nous montrent que les Isiaques d'Antinoé situaient de même
les dieux qui président à la vie éternelle tout au-dessus de leur tète ; l'enfer égyptien se trou-
vait déplacé. Ce n'est plus cette succession de couloirs sombres remplis d'eau, ce n'est plus
le pays d'Ialou vaporeux et lointain, c'est le zénith lumineux. C'est le paradis chrétien ouvert
sur des horizons éclatants. Le bel adolescent pour qui on a peint tous ces sujets symboliques,
pour qui on a pris toutes ces précautions, afin de lui assurer l'immortalité, est sûr de parvenir
au séjour des élus, c'est bien le croyant à l'âme heureuse : Eu^u^rt Mapxoç Avr^voc.
Cette enveloppe de momie nous impressionne, non seulement par sa beauté, par sa
richesse, par ses vives couleurs et ses dorures somptueuses, mais par les pensées religieuses
qu'elle nous dévoile. Elle nous fait connaître l'état d'esprit des habitants de l'Egypte romaine.
Ils croyaient encore aux vieux rites osiriens, ils croyaient tout au moins prudent de les
continuer ; ils avaient une notion déjà épurée, presque sublime du paradis des âmes, et par
certains détails étaient, on le voit, en contact avec le christianisme naissant.
La peinture de la momie figure 65 nous montre un jeune homme à figure énergique, type
méridional. Il porte la robe blanche à bandes brunes, son épaule gauche est drapée d'une
légère étoffe blanche, sa main gauche est fermée avec le pouce et l'index réunis, ce qui pourrait
être un geste mystique, mais, d'après les répliques que nous donnent les portraits de plâtre,
indiquerait simplement que sa main devait tenir un rituel funéraire roulé qu'on a oublié de
peindre; sa main gauche tient la guirlande de fleurs roses et de feuillage en forme de iZ; sa tête
se détachesur l'auréole carrée figurant l'entrée du ciel dont on voit l'architrave formée du disque
ailé surmonté d'une frise de huit uraeus; au-dessus de la frise et sur le crâne du mort, on a peint
une couronne de fleurs multicolores; sous le buste, encore le disque ailé surmonté dedixurœus
dont lesdisquessonten relief doré; le bas du corps est entouré du réseau de bandelettes blanches
sur fond rouge ; les vides sont ornés d'étoiles d'or et des groupes formés par le soleil et les
planètes; au-dessous du réseau on aperçoit le bas des jambes nues et l'extrémité de la robe sur
lequel devait être écrit le nom du défunt, mais on ne peut lire que lemot« Anlinoé » (PI. XXXVIII).
Les flancs de la momie sont ornés d'une double rangée de scènes funéraires; le drame
osirien est ici un peu incohérent : les scènes ne se suivent plus normalement comme pour
Marcos; on devine que les traditions égyptiennes s'oublient et s'estompent de plus en plus;
pour remédier à cette imprécision des sujets, on a peint à profusion dans le champ des
tableaux de faux hiéroglyphes, des cartouches royaux qui ont des zigzags au lieu de lettres,
des ankhs chrétiens à boucles rondes formés du / et du p ("J") et des serpents dressés.
On voit, en commençant par en bas, à gauche le monstre hybride qui assiste au jugement
de l'âme, cet animal fantastique, moitié hippopotame, moitié chienne, qui attend les morts au
moment de la psychostasie pour les dévorer en cas de non-justification (PI. XLI, A, B).
Sur les cercueils, il a souvent l'aspect d'une truie ; le porc-truie est un ennemi d'Osiris
quia dévoré l'œil d'Horus où se trouve l'âme d'Osiris [Livre des morîs, ch. xii). Ici l'animal
a les mamelles de la truie et un museau de chienne ; en face, à droite, un chien noir est
peut-être encore Anubis ou déjà Cerbère.
Ensuite, il y a quatre tableaux à chaque registre: d'abord la balance, Horus vêtu de noir
nsKsi
yVjSTI.NOli.
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l'L. XXXIX. — Face 33.
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LES PORTRAITS 33
la fait fonctionner ; la déesse Ta-mât (Thémisj, la justice, en robe rose, est assise sur le fléau (C) ;
après se présente le génie Douaounmoutef à tête de chacal, klàft jaune et gris, linceul rose à
réseau vert, puis on voit Anubis broyant dans un mortier la nourriture du mort ou préparant
un breuvage d'immortalité ; je reparlerai de ce sujet à propos de « l'homme à la branche » :
encore Anubis transportant la momie (D).
Plus haut Pacht, linceul rose, manteau vert, la figure couleur de chair, la tête nimbée
peut-être à l'imitation des dieux bouddhiques. C'est alors un prêtre isiaque (?) coiffé du klaft
rayé, il tient un sceptre : cela pourrait être aussi Osiris sous la forme romaine : son vêtement
a des raies inclinées roses et violettes (E). Après vient un sujet très endommagé, le corps
d'une déesse au torse nu: Isis ou Nephthys à jupes noires (F). Ici interviennent les quatre
génies funéraires à linceuls de couleurs variées. Douaounmoutef a une tête humaine au lieu de
sa tête de chacal ; sous les premières dynasties, les quatre génies avaient des têtes d'homme (G).
En face, Isis, le bras droit appuyé sur une table, et Thot à tête d'Ibis, au corps rose armé du
sceptre et du ankh: tous deux sont assis sur des trônes (H).
Sur fond noir, personnage indéterminé au torse nu ; sur des fonds roses, Isis et Nephthys
se regardant, elles ont les bras munis des ailes protectrices ; « elles protègent le corps d'Osiris
et de tout mort en étendant les deux bras (souvent ailés) » derrière la momie [Livre des morts,
ch. XVIII, 1. 33). Sur fond noir, autre personnage peu distinct (I, J).
Un jeune homme vêtu seulement de la schenti, ornée de la queue de girafe, tient le fouet ;
un autre vêtu de même sorte, coiffé du klaft, tient le kherp et la canne ; ce sont peut-être des
prêtres officiants ; « les officiants au moment de prononcer la formule du sacrifice », « le roi
donnant l'offrande » [soulen di hot pou) ont presque toujours en main une canne et une mas-
sue, avec laquelle ils touchent les offrandes ; ce coup (hou) « consacre » ce qui est touché
[Du caractère religieux de la royauté pharaonique, p. 171, fig. 32 et 36) (K). Personnage
assis avec la coiffure de Neith et encore Anubis sur son trône (L).
Alors Anubis prépare la momie placée sur son lit en forme de lion ; elle n'a pas encore la
mitre d'Osiris, mais au tableau suivant « le mort ressuscite en Osiris, représenté debout dans
un suaire lumineux d'étoffe changeante rose et bleue aux bandelettes blanches (M). En face
deux personnages dont l'un a disparu et l'autre est le jeune Horus tout nu, le dieu renaissant,
symbole de la résurrection du défunt : « Le mort, pour devenir dieu et habitant du paradis,
renaît à une vie nouvelle, comme un enfant sort du sein de sa mère il est enfanté par Isis
[Livre des morts, ch. xvii, 81) ; d'où le fait que le mort, tout en étant Osiris, est assimilé à
Horus fils d'Isis et peut être représenté par la figure juvénile de ce dieu » [Livre des morts,
ch. Lxviii, Lxxviii, i3) (N).
Enfin, tout en haut, l'Isis rayonnante de joie lève une main en l'air pour montrer qu'elle a
sauvé l'âme du jeune homme (0). Sur la droite, Anubis est de nouveau représenté, emportant
la momie (P).
Sous les pieds et sur la tête on a peint des couronnes de fleurs de toutes les couleurs.
Fig. 66. — Cet enfant, fils d'un colon latin, porte au cou la bulla d'or dont on ornait les
jeunes Romains (PI. XXXIX).
Il est vêtu d'une robe ajustée garnie de broderies brunes en forme de médaillon et de
larges galons identiques aux robes nombreuses que M. Gayet a trouvées sur les momies. Sa
main droite est placée sur sa poitrine et sa main gauche tient la boucle de fleurs.
i^BM
31 LES PORTRAITS D'ANTINOÉ
Il a le milieu du corps enveloppé du réseau symbolique figuré par des triangles blancs
ajustés en croix transversales et de losanges noirs représentant des croix verticales. Dans
le champ des losanges, un point et quatre larmes donnent encore un motif cruciforme.
Le petit personnage n'a pas seulement la tête encadrée par la porte du ciel, c'est tout son
corps qu'on a enchâssé entre les colonnes; l'architrave a le disque ailé. Celte porte ne
pourrait tenir debout, car les colonnes, épousant la forme de la momie, vont en se
rapprochant vers la base et présentent un monument qui n'est pas d'aplomb. Les colonnes
ont des rainures en spirale dont la direction change à chaque assise.
Les pieds portent des sandales blanches.
Un tableau dont le sujet est effacé avait été peint au-dessous des réseaux.
Tout autour de l'ensemble circule une guirlande de fleurs qui s'arrête en haut et en bas
au milieu du tableau pour faire place à des groupes de points stellaires au nombre de neuf.
Quoique fort abîmées, les représentations symboliques inspirées du Livre des morls nous
donnent des renseignements utiles.
C'est, en commençant par le bas, à gauche, une tête de mort entre deux ankhs chrétiens à
boucle ronde; à droite, un édicule avec deux escaliers et quatre colonnes. M. Moret voit là le
pavillon d'Osiris: « L'édifice à quatre colonnes rappelle le pavillon des fêtes Sed qui se compose
d'un double naos soutenu par des colonnes, élevé sur une plate-forme à laquelle donne accès
un double escalier (Voir pavillon des fêtes Sed ap. Pétrie, Boyal Tombs, I, pi. VIII, 7). Le
pavillon apparaît de l'époque archaïque aux derniers siècles de la civilisation égyptienne
(exemples réunis dans A. Moret, Du caractère religieux, p. 288-262 et 277). On installe dans
cet édicule les dieux, les rois, les morts pour lesquels on célèbre les rites de la renaissance
osirienne (A. Moret, Mystères égyptiens) ; on couronne le dieu, le roi, le mort avec la
couronne du Sud et du Nord dans les naos du Sud et du Nord. Le pavillon à colonnes
s'appelait de divers noms : Zadou, ou bien l'escalier Khend; parfois Khend désigne aussi le
pavillon auquel l'escalier donne accès. Dans la représentation étudiée. Pédicule semble être une
figure légèrement déformée du monument où se célèbrent les rites qui aboutissent à la renais-
sance du mort et à sa réception au ciel par les dieux qui l'acclament. »
Au-dessus à gauche, la balance; adroite, le défunt- devenu Osiris assis sur le trône portant
le fouet et le crochet. Son linceul est brun, il est coiffé du klaft.
Plus haut à gauche, un sujet peu lisible ; à droite, Anubis porte la momie dans ses bras et
présente la tige.
Puis à gauche, sujet effacé; à droite, le mort en Osiris lumineux couvert du vaste manteau
d'or debout entre deux "T".
Alors interviennent Isis et Nephthys aux bras ailés : « Ces deux sœurs d'Osiris sont les deux
prêtresses de son culte et du culte de tout mort; vêtues de deuil, chevelures flottantes, elles se
lamentent sur son cadavre et l'arrosent de libations (Livre des lamentations d'Isis et de
Nephthys, existe déjà en substance dans les livres des Pyramides; sa rédaction, d'époque posté-
rieure, a été éditée par de Horrack d'après un papyrus de Berlin) . D'autre part, elles protègent le
corps d'Osiris et de tout mort en faisant l'acte de protection qui consiste à étendre les deux
. bras, le plus souvent ailés, derrière la momie [L. d. M., ch. xviii, 33, et Chabas, Hymne à
Osiris). »
Les bras sont ailés parce que les deux déesses sontassimilées,dès les textes des Pyramides,
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I'l. XLl. — l'AGE 35.
LES PORTRAITS
35
à deux oiseaux qui accourent près du corps d'Osiris (Moret, Rituel du culte divin, p. i3, 34).
Enfin, tout en haut, Isis et Nephthys triomphantes, une main sur la poitrine comme le
jeune défunt qu'elles sauvent et l'autre levée en signe de victoire. « Attitude d'acclamation
caractérisée surtout par un bras levé en arrière, prise par les dieux quand ils acclament un
autre dieu, le soleil levant, Osiris triomphant ou le mort divinisé (stèle C i5, du Louvre). En
particulier, les esprits d'Hiéracopolis à tête de faucon prennent ces attitudes dans ces circon-
stances. »
A côté des déesses, sont deux urnes contenant sans doute l'eau pour les libations libé-
ratrices.
« Une gradation des tableaux est ici apparente. En bas, le cadavre et le pavillon d'Osiris;
puis psychostasie devant les dieux ; rites d'Anubis, intervention des déesses ; victoire de l'âme.
La représentation de la tête de mort est rarissime. »
Le personnage de la figure 67 a la physionomie pensive et réfléchie ; ses yeux regardent
au loin, il contemple l'au-delà et voit le paradis (PI. XLIl).
La main droite tient une branche d'olivier (?), sa gauche est armée de la boucle de fleurs.
11 est vêtu d'une robe cousue et ses pieds sont ornés de sandales. Le bas du corps est
enveloppé du réseau symbolique de bandelettes blanches croisées (PL XL).
Sur les côtés on a peint des scènes isiaques.
C'est, en commençant par en bas, deux fois le monstre hybride, puis, à gauche, Thot à tête
d'Ibis assis, sceptre en mains ; à droite, Anubis debout
tenant le sceptre ; ils sont, avec Horus, les dieux qui assistent
au jugement de l'âme (A, B, C, D).
Puis, deux fois représenté, la taureau Apis lancé au
galop, emportant la momie (E).
Ici une peinture curieuse montrant Anubis broyant
quelque chose dans un mortier. Si l'on consulte un égypto-
logue, il dit qu'Anubis écrase le grain pour la nourriture des
morts; si l'on s'adresse à un sanscritiste, il déclare qu'A-
nubis écrase la plante du « Soma », liqueur d'immortalité
[Amirla, ambroisie). Pour choisir entre ces deux explica-
tions, il faut se demander si les croyances funéraires de l'Egypte à l'époque romaine s'ac-
cordent mieux avec l'une qu'avec l'autre, et je me permets de rappeler ce que j'ai écrit
dans les « Symboles asiatiques» [Annales du Musée Guimel, t. XXX, p. 146) (F, G, LI) :
a Cette suppression des croyances anciennes surprend d'autant plus qu'il s'agit de rites
funéraires et que le culte des morts a été le souci presque unique des dogmes égyptiens ;
mais les nouveaux venus avaient d'autres aspirations spiritualistes que la vie future d'un défunt
dans l'Amenti d'Abydos, enfer plein de dangers, de pièges, de surprises; Champs-Elysées où il
fallait pendant des siècles cultiver la terre, voyager en barque d'hypogées en hypogées, chanter
continuellement, sans repos, les textes interminables du rituel des morts avec la crainte
apeurante de se tromper d'un mot, de se tromper d'une note et de compromettre à tout jamais
son éternité. Et le rôle mesquin de l'esprit du cadavre, du double égoïste et gourmand, devait
être repoussé avec dégoût par ces lettrés qui avaient lu Platon. »
En effet, je ne crois pas qu'on ait trouvé à Antinoé une seule tombe où l'on ait recueilli de
PREMIÈRE DYNASTIE : BROYAGE DES GRAINS.
(Pétrie, Royal Toinbs, I, xiii, 5.)
36
LES PORTRAITS D'ANTINOE
la nourrilure pour le morl; il y a bien des sépultures chrélieimes comme celle de Thaïs, où l'on
rencontre des verres à boire, une corbeille à pain ; mais il s'agit ici de l'eucharistie, c'est le
pain de l'âme qu'on offre au défunt. Est-ce que c'est Anubis (jui peut préparer le corps de
Jésus? Non, les cadavres d'Antinoé n'ont pas besoin de nourriture, mais les âmes ont soif
d'immortalité ; tous les symboles ont la môme signification : lumière, éternité.
L'éclectisme des Egyptiens romains des bords du Nil peut bien avoir choisi le mortier à
Soma pour satisfaire leurs aspirations d'outre-tombe.
M. Weill, l'historien des premières dynasties, m'a fait remarquer que l'attitude d'Anubis
penché en avant, les jambes séparées, indique que non seulement il écrase, mais il agite, il
baratte, il prépare la liqueur mousseuse qui est devenue ensuite le Zambaion (Zaêaio;). S'il
s'agissait d'un broyage pénible comme celui du blé, le corps devrait être vertical, ainsi qu'on
voit au Caire les nègres qui broient
le café avec un lourd pilon.
Autre observation : c'est que, en
écrasant le grain dans un mortier,
on mêle le son et la farine et il faut
pouvoir, en soufflant, séparer l'un de
l'autre. C'est ce que font les « Meu-
niers du dieu » dans les statues de
l'ancien Empire ; à genoux devant une
pierre incurvée, ils écrasent le blé
avec le rouleau qui laisse retomber
les grains fins et retient les gros morceaux qu'on reprend ; par l'haleine fortement envoyée,
on trie les différentes qualités et l'on élimine le son (Capart, Recueil de Monumenls, II, 79).
Ce genre d'outil est encore utilisé en Espagne pour le chocolat.
Sur l'enveloppe qui nous occupe, le mortier est figuré trois fois, et dans deux des
tableaux le vase a une forme ronde avec une anse, ce qui exclut l'idée du broyage, car le vase
est en terre.
Dans le premier tableau, la forme est exactement celle dont se sert, dans les représen-
tations chinoises et japonaises, le petit lapin, parfois l'écureuil, qui est
censé préparer dans la lune la liqueur d'immortalité (1).
Les autres vignettes sont des répliques et nous montrent alternant,
la balance de l'âme, la chienne dévorante et Anubis broyant (I, J).
Enfin tout en haut, Isis et Nephthys, mais assises par terre, le torse
nu, la main relevée sur la tête ou sous le menton, dans l'attitude des pleu-
reuses. Pourquoi ces déesses ne sont-elles pas victorieuses comme sur
les autres enveloppes? Ce sera peut-être difficile à expliquer (K, L).
L'ensemble des peintures n'est pas, comme à l'ordinaire, entouré de guirlandes de fleurs,
symboles d'immortalité, mais d'une torsade à deux cordons sans fin. Ce motif ornemental,
qu'on retrouve sur les mosaïques de l'époque, est donc interchangeable avec les fleurs? Ceci
nous indique que ces enroulements ont un sens de vie future.
En examinant la façon dont a été préparée cette toile stuquée, on remarque que le portrait
(]) Soma = lune; /ap//i = lLine. ■
MEUNIER DU DIEU.
D'après Gardiner [jEgypt. Zeitschrift).
LAPIN DE LA LUNE
Antinoi;.
l>i.. XLII. - Page 36.
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Antinok.
Pl. XLIII. — Page 36>
Antinok.
Pl. XLIV. _ Pagk -M'.
Antinoé.
Pl. XLV. — Page 87.
LES PORTRAITS 37
a été dessiné sur un linceul déjà décoré, car le bras droit recouvre et cache en partie une des
vignettes. On voit aussi que six tableaux ont été coupés, enlevés et remplacés par des sujets
pris ailleurs et qui n'avaient pas le même format. Or, si l'on compare avec les autres enveloppes
les places vides, on constate qu'on avait dû y faire figurer les quatre génies funéraires, le défunt
en Osiris sur le trône et le défunt en Osiris à robe d'or, et ces sujets ont été remplacés par
l'Anubis broyeur de Soma. C'est donc une idée nouvelle qu'on a voulu affirmer aux dépens de
formules auxquelles on ne croyait peut-être plus.
La figure 68 nous montre un homme à physionomie énergique et rude ; sa grosse mous-
tache lui donne un air de centurion retraité; ses oreilles sont larges; sa tête se détache sur
l'auréole carrée, porte du paradis. Sa main droite tient un épis désignant Osiris : il serait
peut-être téméraire d'y voir le blé qui sera le pain eucharistique ; sa main gauche montre une
branche d'arbre qu'un botaniste saurait sans doute déterminer, dont les feuilles semblent per-
sistantes : cela pourrait être du citronnier. Il est vêtu d'une chemise à médaillon brun, un peu
courte, qui laisse voir le bas de ses jambes nues. Un manteauretenu par deux agrafes sur le
devant de sa poitrine indique qu'il avait une certaine aisance ; le soin qu'on a pris de faire faire
son portrait le prouve aussi. Le réseau à bandelettes rouges sur fond gris couvre son corps
depuis la ceinture jusqu'aux genoux; elles sont dessinées de manière à former des cercles
entre-croisés qui peuvent rappeler le soleil; dans le champ gris laissé par les bandelettes, on
a dessiné cinq ronds à centres disposés en croix. C'est déjà une indication chrétienne. Le haut
du corps est entouré de la torsade à cordon sans fin (PI. XLII).
FiG. 69. — Une dame. Les taches qui couvrent sa face empêchent de bien lire ses traits.
Vêtue d'une robe blanche à bandes brunes, elle est ornée de bracelets et de boucles d'oreilles
en pâte dorée; elle a l'auréole carrée et tout le corps est serré entre les colonnes à assise de
pierres précieuses qui forment l'entrée du ciel. Sa main gauche a deux épis et sa droite tient
la boucle de fleurs (PI. XXXIX).
A la hauteur de la ceinture un tableau montre Osiris, ou plutôt la défunte devenue l'Osiris
triomphant, protégée par Isis et Nephthys aux bras ailés.
Au-dessous, le réseau est remplacé par des triangles à rayures qui figurent peut-être les
plis d'un linceul.
Il y avait des vignettes tout autour, mais elles sont méconnaissables. Une seule subsiste,
en .haut, à droite; on y voit Isis ailée, au corps nu, s'inclinant dans un mouvement des plus
gracieux.
FiG. 70. — Une dame à chevelure abondante. Ses yeux trop ouverts donnent plutôt
l'impression de l'étonnement que de la béatitude ; le cou est orné d'un collier en relief. Son
vêtement à riche bordure est maintenu par une ceinture dont on voit le nœud.
A la main droite, un épi; dans la gauche, la boucle symbolique. La tête se détache sur
l'entrée du paradis.
11 y avait des vignettes qui ont disparu (PI. XLIII).
FiG. 71. — Un jeune garçon orné de la bulla, le tête dans l'auréole carrée, vêtu de la robe
à bandes violettes ; il tient un chrisme en relief et dans la même main, la droite, un oiseau,
peut-être un vanneau : « Le vanneau et l'hirondelle sont des formes que peut prendre l'âme du
mort » (Brugsch, JEgyplologie, p. 170, rituel du papyrus Rhind ; Livre des Morts, ch. lxxxiii,
38 LI'^S POlîTUAlTS D'ANTINOE
Lxxxiv). Dans la môme main, il montre im symbole isiaque et un symbole chrétien. La gre-
nade de la main gauche n'est pas expliquée (PI. XLIV).
Au-dessous du buste, grand scarabée ailé qui représente le dieu Kheper, celui qui se
renouvelle, qui devient, symbole des devenir dans la vie, après la mort. On plaçait un sca-
rabée dans la poitrine des momies, ce qui symbolisait le cœur transformé [Livre des Morts,
Ch. XXX, XLIV).
FiG. 72. — C'est la première momie à portrait peint que M. Gayet a rapportée d'Antinoé.
J'ai pensé qu'elle était chrétienne et je l'ai donnée au Musée du Vatican avec toutes les étoffes
à symboles chrétiens qui l'entouraient. On en a rempli dans ce beau musée une grande vitrine
et M. Marucchi, le savant conservateur, a présenté à ce sujet une communication à l'Académie
pontificale (28 février 1906) (PI. XL VI).
Dans ce travail il nous apprend qu'un grand nombre d'archéologues se sont occupés de
ce document. C'est d'abord M. Gayet qui l'avait découvert et qui trouve à cette peinture un
aspect pompéien, appréciation qui la place au premier siècle de notre ère.
Puis M. Wilpert qui, dans la séance du 14 janvier 1906, de la Conférence de l'archéologie
chrétienne, déclare qu'il jugeait cette momie certainement chrétienne.
Alors le professeur Strygoswschy fait une étude sur le même sujet et n'ose conclure.
A son tour, le D'' de Gruneisen, de l'Académie de Saint-Pétersbourg, examine la « dame
du Vatican » et se préoccupe de l'auréole carrée, bordée de colonnes, surmontée d'une archi-
trave à disque solaire et à urœus. Avec beaucoup de raison il voit là une représentation de la porte
du tombeau devant laquelle se tient le défunt.
C'est surtout sous l'ancien Empire qu'on a figuré le mort sortant de l'hypogée.
Mera se présentant devant son tombeau à Sakkara est tout à fait impressionnant, il s'avance
venant des ténèbres et marchant à la lumière.
Mais M. de Gruneisen est allé plus avant. Il a remarqué qu'à l'époque des peintures romaines
la porte des morts s'ouvre sur la clarté ; on entrevoit l'au-delà, c'est le paradis dont la porte
s'ouvre et le défunt, au lieu de quitter le séjour des morts, va s'engager dans l'infini. Isiaque ou
chrétien, c'est un élu.
M. de Gruneisen a pris la peine de venir me voir à Fleurieu pour me faire part de sa
découverte. C'est donc à lui que la science des études religieuses doit cette interprétation
excellente.
Quant à M. Marucchi, après avoir pensé que la dame d'Antinoé était chrétienne, il la croit
plutôt païenne, et sur l'étiquette qu'il a rédigée pour la présenter au public du musée, il ne prend
pas parti : « Couverture de momie de l'époque romaine trouvée à Antinoé ».
Dans ces études sur les personnages que M. Gayet a exhumés par ses fouilles, je crois qu'il
faudrait éviter d'employer le mot « païen » à cause de son imprécision, de même que le mot
« idolâtre » peut amener des erreurs si on l'applique à des symboles égyptiens utilisés plus tard
par les chrétiens.
La « Dame du Vatican » était-elle « idolâtre » ou était-elle « chrétienne » ? On ne le saura pas.
Elle était un peu isiaque, à cause de la porte de temple égyptien qui entoure son visage ;
elle était un peu bouddhique, par les enroulements qui ornent les médaillons de sa robe; elle
était un peu syriaque, par le petit tableau qui orne son linceul et représente deux personnages
IZ.
ANTlNOt.
Pi.. XLVl. _ Page 3s.
LES PORTRAITS 39
assis à droite et à gauche de l'arbre de vie; elle était un peu chrétienne, par le geste de sa main
droite qu'imitera la dame à la croix d'or, par ses aspirations spiritualistes, par les symboles
répandus sur les étoffes trouvées autour d'elle. Il faut s'habituer à rencontrer à celte époque
des personnages qui s'assuraient à tous les paradis.
FiG. 78. — J'ai déjà décrit cet intéressant portrait en parlant des fouilles 1910-1911. Ce
jeune Ethiopien à figure pensive est vêtu de la robe blanche à raies violettes; tout son corps est
cerné, comme emboîté par les colonnes de la porte céleste. Sous son buste on a représenté deux
fois le disque solaire flanqué d'urseus. Un gros scarabée est figuré plus bas. Les jambes sont
entourées du réseau funéraire rouge sur fond blanc ; les vides sont garnis de pastilles d'or
(PI. XXXVIII).
Il y avait, sur les côtés, des représentations isiaques. Celles de droite ont été détruites et
c'est grand dommage, car les figurations qui sont à gauche sont assez extraordinaires.
C'est, en commençant par le bas, un tableau à moitié détérioré montrant un homme à tête
de serpent comme on en voit dans les hypogées royaux. Puis un personnage assis, vêtu de blanc,
sans doute Osiris, juge des âmes. Après, la momie qu'Anubis place sur le taureau Apis prêt à
partir dans sa course funèbre. En haut, le soleil et la lune. Anubis n'a pas la tête de chacal,
mais une tête de chien féroce, énergiquement peinte. Lucien dit, qu'en Egypte, Mercure a une
tête de chien. La représentation qui vient après serait incompréhensible pour tout autre qu'un
égyptologue ; M. Moret y voit « la momie sur le lit funéraire, placée dans un naos grec à fronton
triangulaire. Au-dessous, les quatre enfants d'Horus momiformes ».
Maintenant on voit Osiris bizarrement vêtu d'une robe multicolore, il a le pshent, et la
tête entourée d'une vaste coiffure. Nous savons que cet Osiris est le défunt.
La main gauche tient le fouet et la droite une sorte de pioche.
Il semble porté par deux jeunes prêtres au torse nu et à la tête rasée. Un détail comique,
c'est que le mort très vivant regarde de travers et semble dire à l'un des prêtres qu'il prenne
garde de ne pas le laisser choir. On pourrait aussi voir dans cette scène l'habillage d'Osiris
raconté par Plutarque. Enfin la série se termine par le portrait d'Isis, la tête surchargée de
ces coiffures qu'on donne aux Isis de terre cuite de fabrique gréco-romaine (PI. XXXVTI).
Tout l'ensemble est entouré d'une riche guirlande de fleurs.
FiG. 74. — Cette figure a un caractère de modernisme bien impressionnant. On dirait le
portrait d'une jeune Anglaise que Sargent aurait peint et bien peint. Le modelé est parfait et le
dessin d'une grande élégance. Les mains sont traitées avec une distinction remarquable. Elle
porte un collier, des bracelets, une bague. La tête a l'auréole carrée surmontée de l'archi-
trave ailée. La main droite est levée en geste d'adoration, la main gauche tient la boucle de
fleurs. Ses jambes sont enveloppées d'un réseau rouge sur fond gris. Dans les vides, des
symboles lumineux : swasticas stylisés, soleil entouré de planètes, fleurs cruciformes. Sur les
côtés étaient des représentations isiaques; il ne reste plus que celles qu'on voit à droite et qui
nous montrent de bas en haut Anubis, Osiris, Isis ailée, et en haut un grand chrisme de
25 centimètres de haut, noir et blanc. Puis des fleurs. Donc, parmi les idées isiaques, domine
ici le monogramme chrétien (PI. XLVj.
FiG. 75. — La tête a une expression de tristesse bien singulière, car tous les autres portraits
montrent l'extase de l'au-delà. Cette femme a des bijoux, elle est drapée dans des vêtements
10 LES POliïHAlTS DANTli\()E
orni'^s de mi^daillons bruns aux m(^andres compliqués, comme nous les trouvons sur les linceuls
coptes. Un manteau à franges l'entoure. Sa main droite, dont il ne reste que deux doigts, était
levée; la gauche tient la boucle de fleurs. On peut dire que dans cette peinture il n'y a plus de
représentation isiaque (PI. XLV).
FiG. yC). — Cette femme semble avoir une tête de bois; elle s'est appliqué les fards avec
tant de brutalité que ses traits ont disparu sous la peinture des sourcils qui se joignent et des
paupières noircies, mais quand on cache le haut de la tète, le bas apparaît d'une grande douceur
de modelé. Les bijoux sont nombreux, le vêtement d'une grande richesse. Comme la ligure pré-
cédente, elle n'a aucune représentation isiaque, quoique sa tète se détache sur l'auréole carrée.
La main gauche tient un gros « ankh », symbole d'éternité transformé en chrisme. Elle
était plus chrétienne qu'isiaque (PI. XLIII).
FiG. 77 (i)- — Enfin, nous terminons cette galerie de portraits par la dame à la croix d'or
XfiT-iva, qui probablement mourut à quarante-cinq ans. Ses jambes sont entourées d'un réseau
compliqué qui forme des octogones jaunes et bruns. Ses pieds sont nus. Elle a l'auréole carrée.
Sa main droite fait le geste d'adoration, sa main gauche présente un chrisme en or. Des tableaux
latéraux montrent des éperviers mitres (le soleil resplendissant), affrontés devant un vase. Elle
est entourée d'une délicate guirlande de fleurs jaunes. L'idée de lumière domine dans cette pein-
ture. Quoique ostensiblement chrétienne, la femme représentée ne renonce pas au symbolisme
du rituel égyptien, et les deux premières lettres du nom de Jésus qu'elle porte dans sa main
sont un talisman qui lui ouvrira les portes de l'empyrée et lui donnera l'éternité (PI. XLVIl).
Avec nos idées actuelles sur les religions que nous voyons établies, fixées, séparées et sans
mélanges, nous avons de la peine à comprendre les pensées de ces Egyptiens dont nous voyons
les figures.
Cette incertitude dans les dogmes, cette confusion des croyances nous seront expliquées
si nous relisons la lettre que l'empereur Hadrien écrivit d'Alexandrie à son ami Servianus.
Même si elle n'est pas de lui, elle est certainement l'œuvre d'un témoin qui décrit les mœurs
des gens qui l'entourent.
a Ceux qui adorent Sérapis, dit l'empereur, sont des chrétiens et ceux qui s'intitulent les
évêques du Christ sont en réalité des adorateurs de Sérapis. Il n'y a pas de Juif, chef de syna-
gogue, pas de Samaritain, pas de presbitre chrétien qui ne soit un astrologue, un augure, ou un
charlatan guérisseur. Même un patriarche, s'il vient en Egypte, doit, pour plaire à un parti,
montrer du respect à Sérapis, et pour plaire à l'autre, vénérer le Christ. »
Certes, la lettre respire un certain mépris pour cette foi incohérente; on y sent le dédain
du philosophe stoïcien, mais l'examen des portraits qui nous occupent, s'il dévoile une hési-
tation dans la façon de croire, nous affirme une certitude dans l'espérance de l'au-delà ; les
peintres, les modeleurs accumulent les symboles lumineux, les signes d'immortalité. Il y a
unanimité pour accueillir l'idée de la vie future.
Paris, le 5 mai 1912.
E. GUIMET.
(1) Les ri°' 17, 28 et 54 n'ont pas été rej)roduits.
AnTINOI'
Pl. XLVII. - Paok /,o.
TABLE DES MATIERES
PREMIERE PARTIE.
LES FOUILLES.
ANNEES PAGES
1896-1897 3
1897-1898 4
1898-1899 6
1899-1900 10
1900-1901 11
1901-1902-1903 16
1903-1904-1905 19
1905-1906-1907 21
DEUXIÈME PARTIE. — LES PORTRAITS.
Portraits en plâtre 24
Portraits peints sur bois 27
Portraits peints sur toile 28
3764. — CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉtÉ.
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